vendredi, février 23, 2007

Les gens

Aricle publié dans Libération le mardi 20 février 2007

Quels sales types, les gens!

Juste de la viande à Audimat

 Est-ce que j'aurais une seule question à leur poser, moi, aux candidats à la présidence de la République ? Non. Et à Poivre ou à Mougeotte, à Namias ou à Le Lay ? Non plus... Au concepteur de leur décorum d'une laideur tricolore à proportion de son inconfort aigu, peut-être ? Pas même. Au réalisateur de ces invraisemblables plans de coupe, alors, qui nous découvrent sur TF1 de drôles de paroissiens ? A peine. Et aux dealers de la Sofres, pourvoyeurs de vraies gens depuis quelques lundis ? Peu. Et à Ambiel, grand manitou des manipulateurs ? Guère plus... Si j'avais une question à poser, c'est aux reines et aux rois pour un soir de ce barnum cathodique que je l'adresserais. Faibles au fort et forts au faible, nos très concitoyennes et très concitoyens n'y déploient l'apostrophe hargneuse et corporatiste que pour coller au rôle que leur assignent la chaîne et le sondeur. A ceux-là, je demanderais s'ils ont conscience d'être, de l'électeur lambda autant que du journaliste servile, la caricature la plus disponible qui soit.

 Aux quelques honnêtes gens fourvoyés dans cette mascarade, je laisserais, à la revoyure de la cassette enregistrant leur désarroi, la honte de s'y découvrir une gueule de panel.

Jouer en défense

 Derrière le panel, chercher le sondeur. De ce point de vue, ce serait presque pire encore que lors de la campagne référendaire européenne de 2005 : à les en croire, les sondeurs, elle est morte, elle est pulvérisée, Ségolène Royal...

 On se demandait quelle réception serait faite à son discours programmatique du 11 février. On a eu tout, sur la table de dissection des experts à l'expertise plus que jamais sélective : experts de la mode (Ah ! ce tailleur rouge comme une affiche...), experts-comptables qui mirent bien du temps pour s'émouvoir de la promesse faite par son adversaire de réduire les prélèvements obligatoires de quatre points de PIB (et allez donc !), experts en rhétorique (ì, cette maternelle et sanglotante émotion...) et experts en sondages de sondages... En trois heures de téléphonages, un autre panel livra son verdict, que publia triomphalement, le premier, le Figaro : il n'y avait, il n'y aurait pas d'effet Villepinte. Pas de complot droitier de sondeurs et commentateurs aux ordres, dans la diffusion, puis l'abondant matraquage de cette enquête qui n'était bien sûr, et selon la formule convenue, que la «photographie de l'opinion à un instant donné». Mais l'opinion demeure suiviste des sondeurs que toujours elle décrie ­ oui, c'est un paradoxe. Ainsi érigée en vérité révélée, une tendance (autrement dit, une rumeur) imprégna toute la semaine.. (1)

 Comme en écho à la condescendance toujours sexiste de Le Pen ( «Elle a parlé, la petite»), Nicolas Sarkozy en tira un orgasme qu'il dissimule médiocrement, et dont tout dit que ce qui le fonde reste artificiel. Ainsi frétillait-il, à la Réunion, une méthode Coué qui, gageons-le, aura du mal à faire illusion deux mois encore. Ses façons de chattemite, ses sourires entendus et ses clins d'oeil de bateleur soulignent à tout instant la rouerie qu'ils sont censés juguler. Moins que l'orgueil d'un projet à hauteur de l'enjeu, ils hurlent la vanité d'une ambition pathologiquement personnelle, et qui peut sans crainte affirmer tout et le contraire de tout en fonction des publics qu'elle flatte sans vergogne. A Sarkozy, on ne demande pas de comptes : est-ce parce qu'il est le numéro 2 ­ et plus souvent numéro 1 ­ d'un gouvernement depuis cinq années aux affaires ? Sa fortune passagère entretient l'illusion qu'il serait le chef de l'opposition, quand il est le maître d'oeuvre du chômage maquillé, des services publics démantelés, des libertés démocratiques bafouées avec les droits de l'homme, de la législation du travail foulée aux pieds, du communautarisme instrumentalisé, du toujours plus en haut et toujours moins en bas, et de la culpabilisation de millions de «sans».

 Qu'une petite troupe de professionnels de l'intelligence médiatique, belliqueuse et depuis longtemps réactionnaire, le rallient opportunément, et la brume s'épaissit un peu plus autour du Berlusconi hexagonal, jusqu'à lui faire l'aura d'un visionnaire...

Nous ne les suivrons pas, ceux-là, aux soldes de leurs neurones mercenaires et décomplexés, qu'ils liquideront en compagnie des aboyeurs Doc Gyneco, Steevie et Enrico Macias. Ni sourds ni aveugles, ils se révèlent enfin en chiens de garde de l'ordre qui les fit, et c'est bien. Eux aussi, dans le grand silence d'une gauche de la gauche que ses divisions rendent inaudible, nous inciteront à balayer nos états d'âme et à voter Royal, même si moins pour elle, évidemment, que contre lui ; pour défendre face aux assauts de Nicolas Sarkozy ce qui doit et peut encore être défendu.

 (1) Au terme de celle-ci, un autre sondage... Tiens ! Voici que quelque 80 % d'électeurs n'ont pas encore fait leur choix électoral et présidentiel. Les gens sont bizarres.

Message personnel

 Sans aller jusqu'à qualifier le rap que tu m'assènes, à travers ton plafond, de «dégueulis d'ivrogne», ainsi que fait l'inoubliable Alain Finkielkraut ­ notre oncle à tous (1) ­, je te serais reconnaissant, mon cher Walid, d'en modérer un peu les basses. Car voici que même mon chat me fait remarquer que les vibrations du plancher perturbent son équilibre autant que le vacarme qui en sourd, ses ensommeillements...

 Ça te fait quel âge, maintenant, Walid ? 15, 16 ans ? Dire que je t'ai connu haut comme ça, bambin farouche aux grands yeux noirs... Te voici désormais un grand gaillard, avec tous les accessoires de ton histoire et de ton époque. Une ombre de duvet auréole ton parler spontanément zyva, et tes Nike seraient trop grandes à mes pieds ; pour un peu, Walid, tu ferais peur à ton voisinage. Non que tu sois un mauvais bougre, mais tu sais comme sont les gens... Toi aussi, hein, tu les trouves un peu pleutres ? Oui, moi aussi... Au moins pourraient-ils te donner acte que c'est le mercredi après-midi que tu nous infliges ton barouf, lorsque des obligations scolaires ne te requièrent pas, mais ils peinent, les gens, à te regarder comme un collégien. Leur âge est sans pitié.

 Quand j'avais le tien, la maréchaussée qualifiait nos bruyants chahuts de «tapages diurnes» ; un premier glissement sémantique les promut «nuisances sonores», bientôt remplacé par le terme générique d'«incivilités», qui est, songes-y bien, l'appellation douce pour dire le commencement d'une activité délictueuse. Ainsi, au même rythme et simultanément, le «sauvageon» remplaça-t-il l'adolescent turbulent ; ainsi le voyou fit-il place à la «racaille». Au summum de leur exaspération, les vieux maugréaient alors à propos des jeunes qu' «il leur faudrait une bonne guerre» ; ils vous la font, désormais, et leur fataliste « il faut bien que jeunesse se passe » est une expression qui ne passe plus.

 Pour la tienne, lorsque les gendarmes viendront te chercher afin de l'encadrer, j'attesterai que tu n'étais pas un méchant garçon, Walid, mais que tu n'avais simplement pas compris que les temps avaient changé.

 (1) Ainsi Alphonse Allais ­ dont le titre de cette page cite un vigoureux aphorisme ­ avait-il affectueusement surnommé Francisque Sarcey, qui tenait à la fin du XIXe siècle la chronique théâtrale du journal le Temps. De Sarcey, le dictionnaire Robert des noms propres rapporte qu' «il y acquit la faveur de la moyenne bourgeoisie par son robuste bon sens et son respect des valeurs du temps passé».

          Par Pierre MARCELLE

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jeudi, février 15, 2007

Le combat

Article publié dans libération le 14/02/2007

Le sida a vaincu son infatigable combattant

Arnaud Marty-Lavauzelle, l'ancien président d'Aides, flamboyant et efficace, est mort après vingt ans de lutte contre la maladie.

 Il le disait, souvent. Il le disait en éclatant de rire : «Même dans la pire des catastrophes, il y a toujours quelque chose à faire.» Arnaud Marty-Lavauzelle est mort du sida dans la nuit de lundi à mardi (1), chambre 9, à l'hôpital la Pitié-Salpêtrière de Paris.

 C'était une des personnalités les plus flamboyantes de l'histoire du sida en France. Mais aussi les plus efficaces, les plus combattantes. Président de l'association Aides, de 1992 à 1998, c'est-à-dire pendant les pires années. Depuis plus de trois ans, cela n'allait plus. Le virus gagnait, le corps s'épuisait, jamais pourtant il ne baissait les bras. Malade puis vingt ans, il disait : «Il faut tenir, tenir, jusqu'à demain.» Ces derniers mois, nul n'y comprenait plus rien. L'équipe du professeur Christine Katlama faisait tout, et même parfois l'impossible. Son compagnon Hugo Curletto était là, il s'énervait. Hugo est styliste. Alors que ses proches étaient démunis, désemparés par l'aggravation de son état, c'était Hugo qui a pris la relève. Arnaud ne parlait plus. C'était Hugo qui s'est mis à parler pour lui. Arnaud n'avait plus la force de se battre. Hugo se battait à sa place.

 Unique. Dans le paysage des associations luttant contre le sida, Arnaud Marty-Lavauzelle a toujours été unique. Peut-être en raison de ce nom impossible qu'il porte, fruit d'une adoption, ou bien à cause de ce visage, aussi élégant que chaleureux. Il est né juste après la guerre, en 1946. En 1969, tout jeune médecin psychiatre, emporté dans la foule de cette génération qui s'engage, il s'en va. Et se rend au Biafra, avec Bernard Kouchner et son ami Patrick Aeberhard. «Les représentations catastrophiques me sont vite devenues familières, racontait alors Arnaud Marty-Lavauzelle. De retour, c'était l'antipsychiatrie qui s'emballait, les fous enfermés, la lutte contre les pratiques asilaires, et la découverte de la thérapie familiale.»

 Acteur. Peu d'entracte dans le malheur. Arrive le sida. L'hécatombe. Ils sont quatre amis inséparables. Trois sont morts. «Et je me suis retrouvé isolé, dans un désarroi d'autant plus profond que ma culture psychiatrique et médicale ne me servait à rien.» Ainsi, en 1987, il devient volontaire à Aides : «J'ai lancé un groupe de soutien aux personnes en deuil.» En 1992 le fondateur de l'association, Daniel Defert, le choisit pour prendre la relève. Une succession parfaite. Daniel Defert avait réussi à fonder un lieu d'accueil ouvert à tous, ayant eu cette idée inouïe de faire du malade un acteur clé du changement. Arnaud Marty-Lavauzelle va développer Aides, puis l'organiser : 32 comités locaux, 3 500 volontaires, une présence dans 99 villes. Aides devient la première association de lutte contre le sida en Europe. «On ne peut pas être dilettante. Ce sont nos vies qui sont en jeu.» Arnaud disait aussi : «La pire image que je peux avoir en tête, c'est celle de quelqu'un qui, juste, passe dans une chambre d'hôpital et laisse quelques pâtisseries, puis repart.»

 Lui reste. Dans ces années de lutte, deux moments parmi d'autres. En décembre 1995, Pierre Kneip vient de mourir. Pierre était une personnalité singulière du monde associatif, fondateur de Sida Info Service : lors d'une messe en sa mémoire à l'église Saint-Eustache à Paris, Arnaud Marty-Lavauzelle, alors président de Aides, ne supporte pas quelques propos mielleux sur la «banalisation» de l'épidémie. D'un coup, il se lève. En pleine église, il prend violemment à partie l'orateur. L'assemblée est subjuguée, ahurie, si contente d'entendre cette colère intacte. Trois ans plus tard, à Genève au siège de l'OMS, c'est une matinée d'hiver. Les traitements ­ les trithérapies ­ commencent à arriver. Et Arnaud Marty-Lavauzelle a voulu participer à cette séance plénière pour convaincre les représentants des différents pays de rendre accessibles les traitements pour les pays du Sud. Il est un des tout premiers à en parler. Les experts ironisent, certains lâchent : «Ne rêvons pas.» Arnaud Marty-Lavauzelle a continué de rêver. Patrice Chéreau lui a remis en 1998 la Légion d'honneur, Arnaud a participé ensuite à la création du Fonds mondial de lutte contre le sida. Puis Bertrand Delanoë l'a nommé pour la coopération à la ville de Paris.

 Mardi matin, à l'hôpital la Pitié-Salpêtrière, son compagnon, Hugo Curletto, est allé à l'état civil pour le certificat de décès. L'employé a demandé : «Marié, veuf, divorcé ?» Hugo a répondu : «Non, pacsé.» L'employé : «Il n'y pas de case.» Les combats ne sont jamais tout à fait gagnés.

Eric FAVEREAU

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