jeudi, septembre 27, 2007

Permanent

Quinze années après, on est stupéfait par la violence et le mystère intacts de ces chansons fondamentales.

On en veut sincèrement à toutes les imbécillités qui, des années durant, nous ont séparés de force de Joy Division. En France, récupéré par les charognards de la cold-wave, par leur romantisme de touche-nouille, le groupe nous échappa lentement, prenant l'odeur de cadavre de ses adorateurs transis. On perdit totalement Joy Division de vue, souvenir embarrassé d'une jeunesse qu'on imaginait laxiste et puérile.
Il suffit de trois morceaux de Permanent ? terrassante entrée en matière: Love will tear us apart, une des plus bouleversantes chansons de tous les temps, Transmission et She s lost control' pour se convaincre qu'on n'avait pas rêvé, rien exagéré. Quinze ans après, ces morceaux volés aux singles, à Unknown pleasures, à Closer conservent une violence et une fermeté encore sidérantes aujourd'hui. Alors que ce fameux son abyssal et dense, ce fascinant mille-feuilles de bruits et de fureur semblait condamné à ne rester qu une monstrueuse anecdote de l'histoire du rock, on est aujourd'hui stupéfait de constater qu'il a conservé toute sa puissance, toute sa pertinence. Suffisamment fascinant pour qu'on continue sans répit les recherches géologiques dans les tréfonds de Twenty-four hours ou d'Atmosphere, du vacarme glacial de Therapy à la house sensuelle de Moby. Rien que pour ce son, sa fureur irrésistible, son grand souffle, s on imposera l'achat de cette compilation.
Reste les chansons. Des chansons qui «donnent envie de pisser à la face de Dieu » comme l'écrivait joliment un journaliste anglais à la sortie d'un de leurs concerts. Des chansons où l'on se bat beaucoup: entre la médiocrité des auteurs et leurs rêves d'absolu, entre les instruments qui se dévorent comme des chiens, entre la laideur d'une vie et la splendeur des rêves. Pauvres types de Salford ou Macclesfield ? chacun ses Valenciennes ? destinés à rien, Sumner, Curtis, Hook et Morris approchèrent comme peu de groupe l'excellence, touchant malgré eux le sublime que les autres ne peuvent qu'envisager. Moments rares, uniquement réservés aux innocents, du Velvet Underground aux Smiths, de Joy Division aux te Stooges. « Que feras-tu quand l'effet de surprise ne jouera plus ? » s'étrangle Ian Curtis sur Novelty. Ignoré par l'usure du temps, l'effet de surprise joue encore, terrifiant et merveilleux. Permanent est le mot.

JEAN-DANIEL BEAUVALLET
22 octobre 2001

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Joy Division - Feu follet

Joy Division - Feu follet par christophe Conté

C'est de loin le plus mauvais scénario qu'on ait soumis à nos affects d'adolescents. Un jeune chanteur désenchanté noue pendant quelques années des liens intenses avec la mort, puis finit par se la donner, pendu au bout d'une corde à linge. C'est très gai. Ça ressemble à des projets de romans désespérés qu'un sursaut d'honneur nous a empêchés d'écrire, à 15 ans. On en connaît qui en ont fait des films  Désordre d'Olivier Assayas , des thèses ou des déprimes.
On en connaît aussi qui ne se sont jamais tout à fait remis d'avoir été ainsi cueillis à froid, sans sommation, par ce qui restera comme l'une des rares tragédies tangibles de leur jeunesse. Pour la plupart d'entre nous, bourgeons du printemps 80, le suicide de Ian Curtis  qui n'était pas l'épilogue d'un mauvais roman ni le dernier plan d'un piètre film, mais bien un acte réel  déflora en quelque sorte notre vie d'adulte. Grâce à lui, la mort ne serait plus jamais cette espèce de songe d'opérette que l'on fait à la lueur des candélabres, le soir dans les chambrettes froides, au sortir d'une lecture de Mishima. Ou d'une écoute de Unknown pleasures. Pas franchement telle qu'on l'avait imaginée  celle, tête haute et torse bombé, des samouraïs , la mort se tenait au bout d'une corde flasque, allongée sur le carrelage pisseux d'une cuisine, dans la grande banlieue de Manchester.

Cette pendaison avait réglé son compte, par son épure quasi abstraite, à toutes les morts : on pouvait enfin vivre en paix, chasser les cafards, écouter du ska. Il a fallu pourtant fièrement résister à l'envie de croire en ceux qui parlaient de "martyr de la new-wave", d'"ange maudit de l'after-punk" ou ce genre de sornettes dignes d'un catéchisme pseudo-décadent car, il faut bien l'admettre, la tentation était grande. Par chance, la caravane des puent-la-mort qui s'empressa de réclamer au cadavre on ne sait quel dû pour leur vie misérable nous inclina, afin d'éviter soigneusement tel voisinage, à ne rien déduire pour soi de la mort de Ian Curtis. Toutes les raisons  affectives ou psychologiques, matérielles ou existentielles  qui ont conduit le chanteur de Joy Division au suicide ont été incinérées avec leur unique détenteur, le 23 mai 1980, au crématorium de Macclesfield. Tout le reste ne relève que des fantasmes de certains.

Vingt-trois ans et dix mois plus tôt, le 15 juillet 1956, Ian Kevin Curtis est né au Memorial Hospital de Manchester, non loin du stade d'Old Trafford. On ne se lancera pas ici dans les méandres biographiques d'une prime enfance et d'une jeunesse qui ressemblent à pas mal d'autres. Se reporter pour ce genre de détails au livre de Deborah Curtis, la propre épouse de Ian  Histoire d'une vie, Editions Camion Blanc, 1995 , qui en propose un affectueux et complet récit.

On retiendra juste deux événements qui eurent une incidence directe  ou tout au moins un écho troublant  dans la vie de Ian Curtis en tant que chanteur de Joy Division. Le premier se situe en 72, au coeur d'une adolescence que l'on aurait pu estimer sans histoire s'il n'était cette habitude prise par Ian Curtis et quelques amis de sniffer, fumer ou ingérer toutes les substances chimiques passant à leur portée. Cette fois-là, Ian et son collègue de King's School Oliver Cleaver poussent l'expérience trop loin en absorbant une forte dose de Largactil, médicament prescrit en psychiatrie pour les cas extrêmes de schizophrénie et les troubles comportementaux aigus. On retrouvera quelques heures plus tard les deux adolescents dans leurs chambres respectives, en proie à un état de démence des plus avancés. Seul Oliver expliquera clairement son geste comme une envie de mourir, thème récurrent parmi les disques, les films et les livres qu'ils dévoraient en bande lors des après-midi libres. Il sera immédiatement suivi par un psychiatre. Ian préférera parler quant à lui d'un simple jeu et la médecine lui fichera provisoirement une paix royale. Ainsi pourra-t-il continuer à évoquer avec une malsaine gourmandise les fins brutales et précoces de ses idoles James Dean ou Jim Morrison sans attiser outre mesure l'inquiétude de son entourage. A sa petite amie Debbie, il confiera plus tard, d'une bravade un peu désuète, ne pas souhaiter vivre au-delà de 25 ans, comme on le suggère dans la chanson All the young dudes de Mott The Hopple.

Le second événement a lieu précisément au soir des fiançailles de Ian et Deborah, le 17 avril 1974. Pendant la fête organisée au domicile de Debbie, Ian est pris d'une soudaine et violente crise de jalousie parce que sa future épouse danse avec l'un de ses jeunes oncles. Après l'esclandre, il s'en va danser seul au milieu du salon, esquissant cette gigue effrayante qui marquera plus tard son état sur scène : toute une chorégraphie de gestes brusques, saccadés, raides, exécutée les yeux grands ouverts et perdus dans le vide. Les invités évoquent déjà face à ce spectacle pour le moins dérangeant l'attitude d'un épileptique en proie à une crise. Mais, cette fois encore, nul ne songe à tirer l'alarme.

Ian Curtis entretient depuis son enfance des liaisons dangereuses avec la musique  et avec l'art en général. Pour se faire accepter des lads plus âgés de son quartier, il écoute les Who et les Stones, des groupes voyous, plutôt que les Beatles. Il s'intéresse aussi un certain temps au reggae, notamment en raison de la réputation de soufre et de violence précédant certains endroits de Manchester qui en diffusent.

Naturellement, c'est au travers de Bowie, Lou Reed, Roxy Music ou des Stooges qu'il affinera sa perception hautement délictueuse et ambiguë du rock. La première fois qu'elle est autorisée à pénétrer dans la chambre que Ian occupe chez ses parents, Debbie remarque de grands classeurs noirs portant les étiquettes "romans", "poèmes" ou "chansons", rangés non loin du précieux exemplaire de The Man who sold the world, l'original, celui où Bowie est vêtu d'une robe sur la pochette. Ian est différent des autres : il écrit beaucoup, lit énormément  Burroughs et Ballard sont ses auteurs favoris  et, entre autres particularismes, vote conservateur et est allergique au soleil.

Ian et Debbie ne manqueront au début des années 70 aucun concert de Bowie, Lou Reed ou Iggy Pop dans la région. A chaque fois, Ian se faufile backstage pour réclamer des autographes de ses héros. Le seul événement musical que Ian Curtis se maudira d'avoir laissé passer est la première venue des Sex Pistols au Lesser Free Trade Hall de Manchester, à l'aube du punk. La seconde fois, le 20 juillet 1976, au même endroit, il est parmi les premiers arrivés, vêtu de sa fameuse et immanquable veste militaire au dos de laquelle il a inscrit le mot "hate" à la peinture orange. "Le type avec écrit "haine" dans le dos", voilà comment Bernard Sumner, dit Barney, et Peter Hook ont surnommé Ian Curtis après qu'ils l'ont croisé à plusieurs reprises lors de concerts.

Barney et Hooky sont deux petits punks de Salford sans grande envergure. L'un travaille dans un bureau, l'autre sur les docks. Ils n'ont ni l'étoffe ni la superbe de ceux qu'on appelle déjà les punks middle-class de Manchester, Pete Shelley ou Howard Devoto, qui commencent à graviter autour de la scène locale. Néanmoins, dès la première fois qu'ils ont vu les Sex Pistols  le fameux concert raté par Curtis , ils ont décidé de former un groupe avec leur vieux copain de classe Terry Mason. Le 20 juillet, après avoir vu défiler sur scène les Buzzcocks  le groupe de Devoto et Shelley , Slaughter & The Dogs et, enfin, les Sex Pistols, la conviction de Barney et Hook à vouloir en être se trouve encore raffermie. Il leur manquait un chanteur, ce sera le type avec écrit "haine" dans le dos, qui semble aussi éloigné d'eux-mêmes  il est déjà marié depuis un an  que des punks érudits et bourgeois de Manchester. Un type qui paraît déjà hors champ, seul et autonome, une espèce de mutant. Légende ou pas, gros pipeau ou vérité pure, cette rencontre cimentée au soir d'un concert des Pistols est assez plaisante à avaler.

Le Spiral scratch ep des Buzzcocks, enregistré fin 76, donne l'exacte mesure de ce que sera le punk vu d'en haut, de Manchester : à l'anarchie débraillée et légèrement foraine prônée depuis Londres s'oppose ici une vision nettement plus autocritique et individualiste de la révolte en marche. Au lieu de japper comme des cabots peints en rouge et vert contre la grande oppression bourgeoise du système, on préfère s'en tenir à la narration sans complaisance de ses propres échecs  affectifs d'abord, sociaux ensuite , dont la somme esquisse une carte du désenchantement collectif autrement plus saisissante que n'importe quel slogan. Il n'est qu'à écouter les Buzzcocks, The Fall et les premiers enregistrements de Joy Division sous le nom de Warsaw pour sonder l'étendue séparant Manchester du reste du monde  hormis peut-être des punks new-yorkais  au matin de 77.

Sur le décidément fondateur Spiral scratch ep, Martin "Zero" Hannett, un étudiant à l'université de Manchester et organisateur de concerts destinés à promouvoir la scène locale, s'improvise ingénieur du son  ce son abrasif et désincarné si particulier des Buzzcocks du début, matrice encore brouillonne des frayeurs à venir. Au-dessus de tout le monde dans la hiérarchie musicale de Manchester, il y avait un type légèrement plus âgé et à l'opportunisme avéré, Tony Wilson. Un animateur de télé sur Granada TV, déjà promu au rang des figures locales pour avoir reçu dans son émission So it goes tout le futur proche du rock anglais, de Clash à Costello en passant par les inévitables Sex Pistols.

Tous les acteurs de ce petit folklore provincial  auxquels il faut ajouter le reporter local du NME Paul Morley, le designer Peter Saville et le DJ Rob Gretton, futur manager de Joy Division  convergeront en ordre dispersé les mois suivants vers un but identique, irrésistiblement happés par un étrange champ magnétique dont on peut aujourd'hui imaginer sans peine la force attractive. Néanmoins, la sédimentation de Joy Division mettra près d'une année avant de produire ses premiers effets, ce qui le différencie déjà des autres formations nées pendant le punk et dont la rapidité à l'allumage était la première  et souvent la seule  des qualités.

Dans la modeste maison de Barton Street à Macclesfield, où il s'est installé avec son épouse, Ian Curtis a aménagé une pièce de travail dont l'aspect tord le cou, si l'on ose cette expression, à toute l'imagerie mortuaire liée à son groupe. Ses chansons noires, Curtis les écrira ainsi dans un environnement spécialement choisi par lui de murs, rideaux, meubles et revêtements bleu ciel. Autre détail, que l'on jugera important ou complètement superflu à la lecture de l'oeuvre kafkaïenne qui s'est bâtie en ces lieux : la pièce est triangulaire.

Au cours de l'année 77, le groupe change trois fois d'identité  son identité musicale mettra encore plus de temps à s'affirmer  et use autant de batteurs : après les éphémères Stiff Kittens, nom soumis par le manager des Buzzcocks, Warsaw est provisoirement choisi par Curtis d'après une chanson de Bowie  Warszawa sur Low  et c'est sous ce nom qu'auront lieu tous les concerts séminaux de la période prédiscographique. Tous les groupes en gestation ayant forcément un Pete Best dans leur histoire, Steve Brotherdale sera celui de Warsaw. Batteur du groupe Panik, il rejoint Warsaw après que les deux Tony  Mason et Tabac  se sont fait éconduire, mais sa forte personnalité semble porter ombrage aux trois autres. Un soir, alors qu'il était descendu de la voiture pour inspecter un pneu supposé à plat, Brotherdale est littéralement abandonné sur le bord de la route. Une annonce déposée par Curtis dans un magasin de disques de Macclesfield suffira à recruter un jeune garçon timide et loyal : Steve Morris.

A la fin de l'année, Warsaw se voit contraint de changer de nom parce qu'un groupe metal londonien, Warsaw Pakt, vient de publier son premier album. Un assez douteux roman sadomasochiste ayant pour cadre la Seconde Guerre mondiale  The House of dolls de Karol Cetinsky  évoque les Joy divisions, ces femmes déportées forcées à se prostituer entre les bras des dignitaires nazis. La polémique autour du nom Joy Division ne s'éteindra jamais tout à fait au cours des deux années d'activité du groupe. Une polémique attisée par le choix d'une photo du camp de Varsovie pour illustrer la pochette du premier single An Ideal for living et par une phrase malheureuse à propos de Rudolf Hess, lâchée par Bernard Sumner durant un concert enregistré pour la compilation A Short circuit, sur laquelle Joy Division fait ses grands débuts aux côtés de The Fall. Seuls signes envoyés par le groupe à l'adresse de ceux qui l'accusaient de sympathies pronazis : sa participation au Festival Rock Against Racism en 78 ainsi qu'à un concert Amnesty International l'année suivante. Pour le reste, ils restèrent

d'un mutisme  savamment entretenu par Tony Wilson, le patron de leur label Factory  que beaucoup crurent malin de juger coupable. Et le choix de New Order, ensuite, n'arrangea pas les choses. On peut objecter, si le besoin d'une défense se faisait encore sentir vingt ans après, que l'ouvrage de référence de Curtis quant à l'imagerie hitlérienne n'était autre qu'un recueil des collages de John Hartfield, le plus virulent des artistes antinazis. Par ailleurs, Curtis s'est très tôt intéressé à l'expressionnisme allemand, dont la torpeur claire-obscure influença plus sûrement l'oeuvre au noir de Joy Division qu'une éventuelle attirance pour les chemises brunes. Pris dans le feu nourri d'un impitoyable procès de sorcières lancé depuis par voie de presse, Joy Division a payé cher, les premiers mois, sa singularité notable dans ce qui se dessinait comme étant la new-wave, cette usine à retraiter les déchets du punk.

L'usine, The Factory, c'est précisément le nom que Tony Wilson avait choisi de donner  en hommage à l'antre new-yorkais de Warhol  aux concerts du vendredi soir qu'il organisait au Russell Club de Manchester. Peter Saville s'était vu confier la réalisation des affiches, au travers desquelles on remarquait déjà chez le futur auteur des pochettes de Joy Division un goût appuyé pour le futurisme italien, le Bauhaus et les détournements situationnistes. Joy Division se produisit pour la première fois aux soirées Factory en juin 78, avant d'apparaître trois mois plus tard, le 20 septembre, dans le show télé de Tony Wilson. La fameuse danse épileptique de Ian Curtis pénétrait pour la première fois dans les foyers, provoquant une avalanche de protestations de la part des contribuables mancuniens, suspectant à tort le chanteur d'être sous l'emprise de drogues.

Au cours de l'année 78, Joy Division avait enregistré douze maquettes pour le label RCA (choisi parce qu'il était celui d'Iggy Pop) en vue d'un album, mais l'orientation choisie par la production  adjonction de synthés et conseils pour que Curtis chante avec plus de soul dans la voix  avait fini par faire capoter le projet, depuis régulièrement édité en pirate. Aussi, lorsque Tony Wilson décide en compagnie du fantomatique Alan Erasmus de fonder Factory Records, un prolongement discographique des soirées Factory, Joy Division est naturellement convié à l'aventure naissante. Le double 45t A Factory sample est publié en janvier 79 et comprend deux titres de Joy Division, Digital et Glass, produits par Martin Hannett. Les autres artistes invités à ce bal new-wave des débutantes ont pour nom Durutti Column, John Dowie et Cabaret Voltaire. La griffe Hannett, apposée sur les chansons de Joy Division, provoque un incroyable effet surdimensionnel dès lors très éloigné des premiers brouillons du groupe, à des années également de toute la production environnante.

Joy Division est désormais une terre vierge, nettoyée de toute racine, tel un paysage lunaire à la fertilité encore hypothétique. On y trouve bien, en grattant, de vagues traces du Velvet ou de Bowie/Eno ainsi que quelques glaciers sauvés de l'ère Kraftwerk, mais l'essentiel est constitué de matériaux sans ascendance. De toutes les premières fois, celle où l'on entendit Joy Division laisse les souvenirs les plus intacts. C'était comme si quelqu'un s'était amusé à nous piler consciencieusement les vertèbres pour faire, du grain obtenu, un sablier comptable de l'arrêt du temps. C'est une musique de portes qui grincent, où l'on aima pourtant se coincer les doigts. Une musique de verre brisé, sur laquelle il nous plaît toujours de jouer les fakirs. Sur l'album Unknown pleasures, en juin 79, cette espèce nouvelle de blues cadavérique et sablonneux atteint la première strate de sa magnificence. L'épilepsie de Curtis, elle, est déjà parvenue à son point de non-retour  ce qu'évoque à mots tremblés l'effrayant She's lost control.

Pourtant, derrière la rigidité manifeste des choses  du son des batteries, des saillies fébriles des guitares, de ce bourdonnement monochrome de la basse , derrière la voix étranglée de Curtis, Joy Division est d'emblée un groupe d'une subtilité époustouflante, nettement moins souffreteux et autocomplaisant que le seront la plupart de ses enfants. Certes, au regard d'un seul Day of the lords ou New dawn fades, l'intégrale Barbara pourrait aisément passer pour un recueil de blagues des Grosses têtes, mais il est toujours un moment où cette musique parvient à éblouir plus intensément qu'elle n'assombrit, à évoquer la griserie brumeuse des convalescences au lieu de sentir le sapin. Il en sera ainsi avec la plupart des titres que le groupe enregistrera de la fin 79 jusqu'à l'aube du printemps 80  les singles Transmission ou Atmosphere ainsi que le second album Closer. Les concerts, en revanche, renvoient l'image d'un Ian Curtis de plus en plus détaché du monde solide, tandis que la musique s'ensable à vue d'oeil, offre en spectacle sa lente et douloureuse décomposition. Le contraste est saisissant durant la tournée d'octobre et novembre 79 en première partie des Buzzcocks : d'un côté une mécanique bondissante et mélodiquement surdouée, de l'autre un radeau éventré à la dérive, de plus en plus mal barré. Les disques, pourtant, poursuivront jusqu'au bout cette quête impossible d'une rédemption, mais la plupart de ces bouées seront larguées trop tard, après le naufrage.

Dans ses textes, Curtis s'adresse presque systématiquement à quelqu'un, un double placé hors champ, de l'autre côté de sa névrose envahissante. Souvent, ces phrases laconiques, hachées comme des pas militaires, disent entre les lignes brisées leur soif d'harmonie, tentent une réconciliation de la dernière chance, hurlent à l'urgence de l'action sur la démission, espèrent en vain et terminent dans le brouillard magnifique tendu au-dessus d'elles par Martin Hannett. Seul Love will tear us apart aborde un sujet ayant directement rapport avec le quotidien de Curtis : la rupture consommée de son mariage avec Deborah. En fait, depuis le premier trimestre 80, Curtis ne sait plus très bien où il crèche : sa rencontre en Belgique avec celle qui deviendra son éphémère maîtresse, Annick Honoré, l'a plongé au coeur d'un vaudeville dont l'issue tient au bout d'un fil à linge.

A la veille d'une tournée américaine programmée pour asseoir définitivement le groupe sur la scène internationale, Ian Curtis se retrouve seul chez lui à Macclesfield. Il regarde en vidéo un film de Werner Herzog, Stroszek, l'histoire d'un Européen vivant aux Etats-Unis qui se suicide pour ne pas avoir à choisir entre deux femmes. Plus tard dans la journée, il écoute The Idiot d'Iggy Pop et entreprend d'écrire une lettre assez confuse à sa femme. Puis il va dans la cuisine et se pend comme on va chercher un verre d'eau.

Love will tear us apart  qui est d'ailleurs l'épitaphe choisie pour la stèle par Deborah  est publié en single en juin 80 et l'album Closer, chef-d'oeuvre d'outre-tombe, sort le mois suivant. Pendant qu'il enregistrait ces ultimes sessions, Curtis avait confié à sa femme qu'il souhaitait quitter Joy Division pour aller rejoindre un cirque. Il aurait fait un gracieux funambule.


Article paru sur le site des inrocks

Joy Division - Feu follet

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mardi, juillet 17, 2007

Ta réussite dans ta gueule

Ta réussite dans ta gueule

par monolecte, 17 July 2007

Cela a toujours été plus ou moins la même chose : la réussite d’un clampin se mesure essentiellement au poids de son compte en banque… en k€, de préférence. Mais avec la déferlante bling-bling qui s’annonce pour les cinq prochaines années, les Tapis vont revenir à la mode, nul besoin d’être Persan pour le prédire…Déjà, un princident qui se précipite dans un resto clinquant de nouveaux riches pour fêter sa victoire avant de s’offrir une petite croisière toute dégoulinante de luxe et de monoï, ça envoie le bois et donne le ton du gros revival 80’s qu’on va se manger dans notre face. Mais si, vous vous souvenez des années 80, les années yuppies, working girl, thunes et fric à tous les étages? Le pognon, c’était bon et totalement décomplexé… comme la nouvelle droite de Sarko.Cela dit, il s’agit moins d’un retour de bâton que de la levée d’une bonne grosse hypocrisie des familles. Le Winwin n’est jamais mort, il s’est juste fait un peu discret, quelques années, dans l’attente d’heures plus propices à la flambe et au fric tout puissant. Donc, on a gentiment célébré l’Abbé Pierre et Sœur Emmanuelle et leur totale abnégation, tout en cultivant l’égotisme avec une belle constance.Mais au fond, même lorsque tout le monde avait la solidarité au bord des lèvres, ce qui a toujours compté, c’est le fric. Le reste, c’est de la merde en barre qu’on sert à la louche à ces cons de pauvres.Qu’importe ce que tu fais, qu’importe ce que tu donnes, qu’importe qui tu es, ce qui compte aujourd’hui comme hier, c’est ton statut fiscal.Personnellement, j’ai fait illusion 3 ans, le temps que j’ai passé à étudier à la Sorbonne, la fac dont le prestige peut momentanément escamoter la faiblesse d’une formation de sales gauchos comme celle que j’avais choisie. Heureusement, la saine Loi du Marché m’a vite rappelée à l’ordre et pendant que j’enfilais les jobs pourraves avec des périodes de chômage sordides, les bonnes âmes ont eu vite fait de susurrer que j’aurais mieux fait d’apprendre un vrai boulot plutôt que de glander dans un repère de faignasses à me faire plaisir à apprendre des trucs inutiles.Les gosses des autres sont toujours plus beaux que les nôtres qui ne sont que des bras cassés dans le champ du voisinEn gros, sans carrière, ni héritage, ni honoraires indécents, je suis une merde qui a raté sa vie.La preuve : je perds mon temps, que j’use déjà si mal avec des trucs qui ne font pas de fric, à déblatérer sur un bloug, cet exutoire à postadolescents boutonneux… au lieu de faire des trucs sérieux. Comme faire du fric. Plein!Comment? On s’en fout un peu, du moment que l’on peut exhiber sa panoplie de gagnant blindé aux as : le 4×4, la blonde, les nains dentition au fluor, le cleps XXL et la baraque! Une France de proprios autosatisfaits. Le rêve sarkozyste moderne. Le maître étalon de la success story. Qui méprisent les déchets. C’est à dire tous les autres, ceux qui n’ont pas de pèze pour peser. Les parasites, quoi!Dans la famille soupe à la couleuvre, il y a le grand-père. Charmant et bien élevé, même pas lourd, si ce n’est qu’il entretient savamment la saga de la réussite des gosses du voisinage. Comme celle qui est partie depuis 5 ans dans un trou perdu du globe pour monter un projet d’irrigation pour sauver les paysans du tiers-monde. Ingénieure. Forcément. Total respect sur le principe. Au final 5 ans à bouffer du poisson et du riz à l’autre bout de la terre pour un projet qui refuse obstinément de sortir des cartons : Oui, mais en revenant, elle pourra s’acheter directement une maison. Et ramener un orphelin dans son sac de sport, une fois que sa salle de jeu aura passé la DLC…L’autre jour, il n’y a pas eu de grands discours. On sait que la demoiselle est toujours sur son projet mort-né et que c’est génial. Par contre, un magazine négligemment oublié sur un coin de table titrait : 450 diplômes qui assurent un emploi. Presqu’un clin d’œil amical, sur le ton d’un coup de coude dans les côtes : Enfin, pour vous c’est trop tard, mais pour la gosse, il est temps d’y penser. Et zou, nous voilà en pertes et profits.Dans la série des grosses couleuvres qui me gratouillent encore la glotte, y a celle de la belle-doche, un jour de forme olympique. Après 10 ans de côtoiements en alternance, un soir de rando, dans un gîte de montagne où l’on partageait le graillon du soir, je me surprends à tutoyer le rescator pater familias. Dix minutes plus tard, sa bourgeoise me tombe sur le râble toutes griffes dehors et me beugle dessus en termes choisis qu’une immondice de mon espèce n’avait pas à se permettre quelques familiarités que ce soit avec les membres de la caste supérieure. Connaissant la trajectoire sociale de la douce créature, j’avais bien deux ou trois répliques cinglantes sur le bout de la langue, histoire de lui replonger le museau de l’auge dont elle s’était péniblement extraite à la force de l’alliance, mais par respect pour le reste des spectateurs, je choisis alors de laisser un silence glacial embaumer ma fureur.Je le regrette aujourd’hui encore. En fermant ma gueule ce jour-là, j’ai cautionné un système de valeurs que je conchie abondamment par ailleurs et me suis placée de moi-même dans la franche et enviable position de serpillère à dégueulis de haine sociale. Il va sans dire qu’avec un revenu net d’au moins 3000€/mois, on m’aurait beaucoup pardonné. Et peut-être que mon gosier aurait beaucoup gagné en souplesse serpentaire.

Valeurs actuelles

Personnellement, je me contenterais bien d’une royale indifférence. Mais voilà : il semble que pour celui qui est arrivé, il importe d’asseoir sa position sur la gueule de ceux qui n’ont par forcément poursuivi les mêmes buts ou tout au moins, qui ne l’ont pas fait avec la même réussite.Il y a donc un modèle de société qui sécrète comme une mauvaise gnôle une seule manière de réussir : s’en foutre plein les fouilles et mépriser les autres! Et honnis soit qui ne poursuit pas les mêmes chimères.Je ne méprise pas l’argent. Bien au contraire. J’ai la chance d’en connaître précisément la valeur. Celle du labeur. 8,27€. L’heure du prolo. Moins les cotisations sociales.Combien d’heures pour faire un plein d’essence? Combien de jours pour un loyer? Combien de vies pour un toit sur la tête?L’argent, non comme une faim, mais comme un moyen. Rien de plus.Au final, je n’irais pas au trou avec mon magot. Les autres non plus.Et à ce moment, quelle sera ma valeur?Le fric qui a coulé entre mes doigts?Les bagnoles que j’aurais changées tous les ans, pour bien montrer mon statut social?Mes baraques?Ici gisent 374 987,00 € placés à 15% : respect, bande de crevards!Gagne-petit!

Cet articlle a été publié le 17 Tuesday July 2007 à 9:54 dans la catégorie Agnès Maillard, coup de gueule.

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mardi, mai 29, 2007

Laissez-moi dormir, je rêve que je bosse

23/05/2007

Par Thierry Pelletier

 Bosser, c'est fastoche. Sans charres, c'est juste une question d'habitude, suffit de prendre le pli, de se lever tôt et de décambuter au petit matin sans réveiller la nichée, pour se téléporter, au radar, jusqu'au chagrin.Une fois rendu, le caractère immuable des gestes à accomplir permet d'émerger en douceur. Les deux moments difficiles sont la pause café et le repas entre collègues. Instants dangereux, s'il en est, car même compétent et consciencieux, c'est là que l'hérétique se trahit. Il s'agit d'être un animal social, convivial, participer aux conversations viriles de tires d'occase, de pastaga pas cher à Andorre et d'Albanaises pas farouches à Figueras. Pas hurler, rire au bon moment, sinon gare, on est vite retapissé tafiole, sale con individualiste, vilain prétentieux.L'important n'est pas tant de bosser correctement, que de faire semblant de s'intéresser au fonctionnement du machin, avoir l'esprit d"équipe, d'entreprise. Ne surtout jamais laisser entendre qu'on pourrait ne considérer le travail que comme un moyen de gagner sa croûte, comme une simple parenthèse, pas toujours agréable, d'une vraie vie qui se déroulerait ailleurs. Ce serait aussi incongru, malpoli, que de ne voir dans la voiture qu'un moyen de transport. On peut râler, dégrainer le petit chef si méchant, railler son incompétence, mais le travail doit demeurer synonyme d'accomplissement, une fin en soi, sous peine de mise au ban.Quand les minutes défilent vraiment trop lentement, on imagine tous les trucs super intelligents qu'on ferait si on était libre, toutes les activités vraiment épanouissantes auxquelles on s'adonnerait si on était maître de son temps. On se promet de commencer dès le prochain week-end, mais en général, l'intendance bouffe tout.Le soir on rentre crevé, mais avec le sentiment du devoir accompli. Selon l'état de fatigue, soit on s'écroule directement, soit on utilise le peu de temps dont on dispose pour lire trois lignes, jouer trois notes ou trois minutes avec les gosses. Dans tous les cas, pas trop le temps de gamberger.Non ,franchement le salariat, c'est juste un coup à prendre, pas de quoi se poignarder l'oignon avec une saucisse plate !Chercher du boulot, en revanche, c'est vraiment la tasse !Ferrer l'employeur éventuel, c'est tout un art. L'ANPE organise moult stages qui permettent à de gros malins de se la faire crème en nous expliquant comment s'y prendre. Ils n'y croient pas une seconde, nous non plus. Nous, les recalés on attend que ça passe, tétanisés de honte et d'ennui, quant à eux, ils débitent leurs fariboles en essayant d'adopter le ton juste, sans surjouer la conviction. On a parfois, trop rarement, droit à de beaux numéros d'acteur. Curieuse communion dans l'hypocrisie et le mensonge, en ces lieux si laids .Quand, tout seul comme un grand, on a enfin levé l'oiseau rare, reste l'ultime combat, l'entretien d'embauche !Nippé le mieux possible, tout moite dans ma liquette, je souris gentiment au grand médium des ressources humaines, mais c'est à ce moment-là, malgré mes bonnes résolutions, que je perds tous mes moyens. Pas foutu de baratiner, d'expliquer que les trous dans le CV, c'est parce que je suis parti quelques années organiser des courses de kangourous en Australie. Mes motivations ? Euh...Gagner des sous ? Ce que je pourrais apporter à l'entreprise ? Chais pas, moi, mon sérieux ? Ma ponctualité ? Ma bonne volonté ? Désastreux...Quand au contraire je tiens la forme, que le taf m'intéresse vraiment, j'en fais trop, j'oublie qu'il ne faut pas répondre d'une façon trop pointue, mais plutôt savoir faire comprendre avec humilité à son interlocuteur qu'on est espanté par la finesse de ses questions. Savoir montrer ses aptitudes à la servilité plutôt que sa personnalité, savoir flatter, ménager les suceptibilités, deux coqs dans une basse-cour, c'est pas possible...Il y a quelques jours, j'ai fait trente bornes pour aller voir Volem rien foutre al païs le film de Pierre Carles. J'ai vraiment été impressionné, mais quel boulot, l'indépendance énergétique, l'auto-construction, l'auto-suffisance alimentaire, le «chiotte séchisme», l'autonomie, le refus du salariat !Trop dur, tout ça. Je crois que je vais plutôt essayer de me dégotter un bon vieux «contrat d'avenir»…
La France de Toutenbas: Laissez-moi dormir, je rêve que je bosse

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samedi, mai 05, 2007

La France de Sarkozy et de Bigard

La France de Sarkozy et de Bigard

Par Denis Sieffert

jeudi 3 mai 2007

Toute la France de l’élégance et de l’esprit était là : Arthur, Magdane, Clavier, Rika Zaraï, Reno, Doc Gyneco... La France qui se tord de rire quand Bigard en chauffeur de salle s’exclame : « Moi aussi j’ai bourré Bercy et beaucoup d’autres choses ! » La France de la justice fiscale, dignement représentée par Johnny Halliday et Alain Prost. La France de la fidélité à ses convictions, avec André Glucksmann. La France qui n’a pas honte quand une ministre de la République accuse la candidate socialiste de « changer d’idées comme de jupes ». La France qui ose tout, comme disait Audiard. Celle des tontons flingueurs, des séries télévisées et des samedis soirs de TF 1, celle des nouveaux riches, des gros cachets et des stock-options, celle des parvenus qui se placent du côté du manche et montrent du doigt les resquilleurs du RMI. Nicolas Sarkozy les avait tous convoqués, ces héros de l’audimat, dimanche, dans un stade de Bercy « bourré » en effet, mais ivre surtout d’une victoire que l’on sent à portée de main. Et que fit-il, Nicolas Sarkozy, au milieu de ces pique-assiettes défiscalisés, de cette jet set gorgée de fric et de privilèges, et tellement fière de son inculture ? Il fit de la « morale ». Il accusa « les héritiers de Mai 68 » d’avoir rayé ce mot du « vocabulaire politique ». C’est Rika Zaraï administrant une leçon de philosophie à Deleuze et à Foucault. Mais pourquoi se gêner ? Et pourquoi ne pas tenir Noël Forgeard, l’heureux ex-PDG d’Airbus (huit millions d’euros d’indemnités), pour un enfant naturel de Mai ? C’est ce que fit Sarkozy, l’orateur qui ose tout. Et le candidat de droite se jura de « liquider une bonne fois pour toutes » l’héritage de68. Et nous qui croyions naïvement que M. Forgeard était surtout un pur produit de cet ultralibéralisme qu’exalte le programme du candidat de l’UMP !Avouons-le, ce serait une bien grande (et belle) surprise si le distingué parterre de Bercy n’était pas de nouveau à la fête dimanche prochain. Ce ne sont pas tant les sondages qui portent au pessimisme que l’arithmétique du premier tour. Presque six points d’écart entre le candidat de la droite et Ségolène Royal, et, pour celle-ci, peu de réserves de voix à gauche et une bataille autour des dépouilles du centre qui ne pouvait être fructueuse en termes électoraux que si la candidate de la gauche avait accepté de brader jusqu’aux références identitaires de son parti. Or, au cours de l’aimable rencontre de samedi avec François Bayrou, elle n’a jamais hypothéqué les lendemains en se faisant plus libérale qu’elle n’est. Cequi ne veut pas dire que l’opération « Parti démocrate à la française » initiée par la droite du PS n’est pas promise à un bel avenir. Quant aux 18 % qui ont voté Bayrou au premier tour, ils penchent légèrement du côté gauche, mais trop peu pour renverser les montagnes. Autrement dit, l’électorat naturel du centre, très inférieur à 10 %, va voter à droite ; les autres, la faible majorité de ceux qui se prononceront pour Ségolène Royal, ne sont peut-être que des électeurs de gauche mécontents du début de campagne de leur candidate. Ce qui fait que le clivage gauche-droite, en se reconstituant, fait éclater la baudruche centriste. Chacun rejoint son camp de base. Et cela risque de faire beaucoup trop juste au total, dimanche soir.Mais sait-on jamais ? Cette interminable campagne n’est pas encore tout à fait parvenue à son terme. Lorsque le lecteur lira ses lignes, le débat entre les deux finalistes de cette joute présidentielle aura eu lieu. Peut-il bouleverser la donne ? D’un mot, d’un regard, Nicolas Sarkozy peut-il trahir encore un peu plus cette soif inextinguible de pouvoir qui constitue un danger pour la démocratie et la paix civile ? Le candidat de la droite acomparé dimanche cette fin de parcours à la dernière étape du Tour de France, quand celui qui a remporté toutes les étapes de montagne trébuche « parce qu’un chien traverse la route ». Seul le mauvais sort, donc... C’est faire peu de cas de Ségolène Royal, qui termine cette campagne bien mieux qu’elle ne l’avait commencée. Ce n’est pas là un propos très politique, car cela ne change rien, à terme, aux risques de glissement à droite du PS. Mais cette considération esthétique sur la qualité du discours et le style n’est pas indifférente dans une compétition qui fait la part belle aux impressions et aux personnalités plus qu’aux programmes. Ce que nous redoutons le plus dans l’hypothèse probable de la victoire de Nicolas Sarkozy, ce ne sont d’ailleurs pas seulement ses projets, c’est une personnalité qui n’a de cesse d’exacerber les contradictions de notre société, et d’en aggraver les tensions. Si dimanche soir un tel homme dispose de la légitimité du suffrage universel, il sera temps d’éprouver la solidité de notre démocratie.

Article paru dans Politis

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De la Sarkophobie

De la Sarkophobie

? par Bernard Langlois, 1 May 2007

« Mais pourquoi tant de haine ? » J’vais vous dire, M’sieur Sarkozy, laissez-moi vous expliquer, c’est très simple.Certains commentateurs de vos amis cherchent à brouiller les pistes, et les esprits. Ils nous expliquent que la « sarkophobie » (le mot est d’eux, on le trouve par exemple sous la plume de Franz-Olivier Giesbert, le distingué directeur du Point) ne serait au fond qu’une variété de racisme, due à vos origines étrangères. Le fait que vous soyez « fils de Hongrois et descendant de juifs de Salonique », comme écrit votre récent ami Max Gallo dans ce même hebdomadaire, où l’on ne vous veut que du bien. Et l’ancien disciple de Chevènement de vous comparer à de Gaulle, en butte à la haine de l’OAS, ou à Blum, harcelé par celle des cliques antisémites. (Rien que ça, Max ? Ah, le zèle des convertis !)Ceux qui vous critiquent auraient sombré dans le lepénisme. « De gauche », précise Giesbert.Je vais vous dire, M’sieur Sarkozy, ne croyez pas à cette explication simpliste, vous vous égareriez.Certes, Jean-Marie Le Pen a utilisé l’argument (votre, selon lui, trop récente appartenance à la nation française) pour contester la légitimité de votre candidature à la charge présidentielle. Mais il est à peu près le seul. Et en tout cas aucun de vos adversaires de gauche ne lui a emboîté le pas. Vos zélateurs et griots sont au demeurant assez culottés de venir nous chercher des poux lepénistes au moment même où vous n’hésitez pas, vous, sans crainte d’en attraper les puces, à caresser l’électorat frontiste dans le sens du poil ; oh, pour la bonne cause ! Il ne s’agit que de l’arracher à son vieux chef pour « le réintroduire dans le débat républicain », chacun l’a bien compris. Ce n’est jamais que l’application du vieux principe maoïste : « Qu’importe que le chat soit noir ou blanc, pourvu qu’il attrape la souris ! » L’opération a du reste plutôt réussi, comme l’a noté un ancien fidèle de Le Pen (Simonpieri, l’ex-maire de Marignane, aujourd’hui rallié à votre bannière) : « Beaucoup d’électeurs FN ont constaté que Nicolas Sarkozy disait les mêmes choses que Le Pen, mais que lui avait une chance de les mettre un jour en application. Ils ont donc voté utile. » CQFD.Si lepénisation il y a, donc (et il y a, d’évidence), elle n’est pas à chercher dans notre camp, n’en déplaise à Giesbert, Gallo et compagnie. Croyant voler à votre secours, ces fidèles supporteurs vous égarent, M’sieur Sarkozy ! Ils vous condamnent à ne rien comprendre à cette « haine » qui vous accable.Laissez-moi vous expliquer. C’est vrai que nous sommes nombreux à ne pas trop vous aimer. À redouter de vous voir élu. À tenter de tout faire pour vous barrer la route de l’Elysée. Il y a des tas de bonnes raisons à cela, M’sieur Sarkozy. Et croyez bien que vos origines n’ont rien à y voir : seriez-vous berrichon ou auvergnat depuis dix générations que nous aurions envers vous la même aversion.— Elle est d’abord politique et relève de votre programme : on doit reconnaître que vous l’assumez comme foncièrement de droite. Ce qui veut dire, sur le plan économique et social, une rupture nette avec ce qu’on appelle encore « l’exception française », un ensemble de dispositions, de protections, de garanties, de droits, d’arbitrages hérités de l’Histoire — le Front populaire, la Résistance, le gaullisme, les meilleures années du mitterrandisme —, déjà bien grignotés, rognés, édulcorés au fil des ans, mais pas encore assez du point de vue du marché mondialisé et des classes possédantes qui en goûtent les fruits juteux. Votre programme, M’sieur Sarkozy, est une gâterie pour le Medef, une douceur annoncée pour les banques et les bourses ; la promesse d’un régal pour votre clientèle huppée, déjà cousue d’or : l’assurance de garder le beurre et l’argent du beurre, avec en prime le cul de la fermière. Des courageux s’époumonent à alerter leurs concitoyens, en pure perte. Votre programme nous promet à la fois Thatcher, Reagan et Berlusconi ; sans compter Bush, votre grand homme, qui saura bien vous entraîner dans quelque aventure militaire, où vous pourrez donner toute votre mesure. Mieux vaut le savoir : certains des fils des braves couillons qui s’apprêtent à voter pour vous risquent fort, si vous êtes élu, de rentrer d’escapades exotiques les pieds devant, dans de grands sacs à fermeture éclair.— Dans le même temps (et il faut que vous sachiez comme ça suscite du mépris), vous n’hésitez pas à varier vos discours en y introduisant des thèmes, des références, des hommages aux grandes figures du passé (de préférence se situant à l’opposé de vos appartenances — j’allais dire de vos convictions, mais je ne suis pas sûr que vous en ayez, hein, M’sieur Sarkozy ?) —, en fonction des publics divers programmés sur votre feuille de route électorale. Ah, vous ne manquez pas de talent ! Tout à la fois Vichnou et Frégoli, dieu des avatars et prince des déguisements. Homme intelligent, mais de petite culture, vous vous êtes adjoint un talent en mal d’emploi chargé de truffer vos envolées des citations, des paraboles, des symboles qui vous font défaut. Sous le balcon de la Roxane républicaine, il est votre Cyrano, vous êtes son Christian. Vous récitez bien, faut vous reconnaître ça.— Politique encore, c’est votre parcours qui donne les boules, M’sieur Sarkozy. Je ne parle pas tant de cette ascension, parfois contrariée (il vous est arrivé de vous tromper de cheval, imprudent jockey !), mais toujours poursuivie avec une détermination sans faille ; ni des cadavres (politiques) qui jonchent votre chemin, ni de la constance avec laquelle vous avez trahi amis et protecteurs : en la matière, vous n’avez jamais fait que suivre d’illustres exemples et je connais peu, hélas, de carrières politiques vraiment franches du collier, dès qu’on atteint un certain niveau. Non, je veux évoquer ces cinq ans qui viennent de passer, où nous vous avons vu œuvrer, véritable patron des gouvernements successifs, maire du Palais d’un roi fainéant, vous mêlant de tout, imposant vos choix et vos oukases, personnage récurrent de tous les programmes et sur toutes les antennes ; ces cinq ans où vous imposâtes au vieux monarque qui ne vous aimait point (par où donc le teniez-vous M’sieur Sarkozy ?) votre présence aux affaires ; ces cinq ans marqués de tant d’injustices, de brutalités, de dénis, d’accusations sans preuve (la Ligue des droits de l’homme en tient l’accablante comptabilité), de mensonges, de rodomontades, de provocations, jusqu’à ces flambées de violences débouchant sur un régime d’exception que la République n’avait pas connu depuis près d’un demi-siècle. Pensiez-vous que la racaille, le Kärcher, le mouton dans la baignoire, les deux p’tits gars — pauvres gosses —, du transformateur de Clichy, les rafles aux portes des écoles, toutes ces vilenies (j’en oublie) ne laisseraient pas de traces ? Vous êtes bien dur avec les faibles, M’sieur Sarkozy, c’est rarement le signe de la grandeur d’âme…— Un mot de l’environnement. Non, pas avec un grand E — le réchauffement, l’épuisement des ressources naturelles, tout ça (dont il ne me semble pas que vous soyez très préoccupé, ou si j’me trompe, M’sieur Sarkozy ?) —, je veux parler de votre environnement rien qu’à vous, votre entourage quoi, vos proches, vos potes, vos soutiens ; c’est pas pour dénigrer, hein, mais reconnaissez que c’est pas vraiment le haut de gamme : entre les voyous politiques, les renégats emblématiques, les girouettes philosophiques, les acteurs de série B, les chanteurs pô-pô-pô-dit, les rockers en exil fiscal, les sportifs retraités, et ce brave Steevy en raton laveur pour compléter l’inventaire, ça fait un peu Cour des Miracles, non ? On a connu des parterres plus reluisants. Dis-moi qui tu fréquentes … Pardon, j’oubliais : les grands patrons, les vieilles dames reconnaissantes de l’immobilier, les cadres sup’ gavés aux stock-options, les parachutistes dorés, les retraités à chapeau, tous ces sacs d’or que vous avez (ou avez eu) la chance d’administrer dans votre belle commune de Neuilly-sur-Gratin, là où le HLM reste une curiosité (au même titre que le facteur trotskiste) : tous avec vous, M’sieur Sarkozy, ça aide pour financer les campagnes ; mais êtes-vous vraiment crédible, pensez-vous, quand vous allez lever le poing dans les cours d’usine ?PROFIL.Il resterait beaucoup à dire. Et nous n’avons pas évoqué encore votre personnalité. L’inquiétant profil psychologique qui se dégage de tant de témoignages, évoqués à demi-mot sous le sceau de l’anonymat par ceux qui craignent pour leur carrière, ou clairement énoncés par ceux qui n’ont à préserver ni un siège, ni une charge, ni un job ; ou qui jugent courageusement que c’est leur devoir de dire la vérité, dussent-ils en pâtir.J’vais vous dire, M’sieur Sarkozy, je crois comme beaucoup d’autres observateurs ou acteurs de la vie publique, que vous n’êtes pas en état de gouverner ce pays. Votre ego surdimensionné, votre hyperactivité, votre boulimie de pouvoir font de vous un homme dangereux pour la paix civile et la démocratie. Vos colères d’enfant gâté, qui n’épargnent pas même vos proches, révèlent un être mal fini, fracturé de l’intérieur, enclin à compenser sa souffrance, son mal être, par un autoritarisme qui ne connaîtra plus de limites s’il devient Président, avec tous les pouvoirs que la Constitution met entre les mains du chef de l’Etat. Déjà, simple (!) ministre, vous avez fait tomber des têtes (notamment de journalistes) et interdire des livres qui vous déplaisaient. Vous n’hésitez pas à menacer, à insulter, à soudoyer. La liberté d’une presse prise en tenaille entre vos alliances patronales bétonnées et les connivences que vous entretenez avec les journalistes les plus influents (ceux qui ne s’y prêtent pas risquant des représailles), déjà pas bien brillante (la liberté), on l’a mesuré pendant toute la campagne à bien des occasions, pourrait bien n’être plus qu’un souvenir. Ne parlons pas de l’usage que vous ferez de la police, vous en avez déjà donné un aperçu ; ne disons rien de l’indépendance de la justice ni de la séparation des pouvoirs en général.J’exagère ? Vous n’êtes pas si mauvais homme, dites-vous ? Je ne sais plus qui disait (Saint-Exupéry, peut-être) que dans tout homme, il y avait au moins 5 % de bon. Allez, je vous accorde les 5 % réglementaires. Vous savez, M’sieur Sarkozy, à qui vous me faites penser ? Je ne devrais pas vous le dire, ça va vous faire rosir de plaisir ; je vous le dis quand même : à George Dubbleyou lui-même, le maître du monde, votre modèle. Quand, après les attentats contre les Twin Towers, il se lamentait, comme vous aujourd’hui : « Mais pourquoi nous déteste-t-on tant ? »A lui, comme à vous, il n’est au fond qu’une réponse : parce que vous vous comportez comme des êtres détestables.B.L.PS — Il n’échappera pas à mes lecteurs qu’il n’est qu’un moyen pour barrer la route à Nicolas Sarkozy : le bulletin Ségolène Royal. Il serait irresponsable de ne pas s’en servir pour je ne sais quelles pudeurs de rosière.

[ Bloc-notes de Politis du 3/5/07 ]

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Notre panthéon profané

Pendant la campagne, Nicolas Sarkozy s'est souvent posé en héritier de Jean Jaurès et de la gauche de jadis. Lorsqu'il invoque, à des fins partisanes, les mânes des hommes illustres de la République, Nicolas Sarkozy profane notre panthéon commun. En particulier, la captation de l'héritage de la gauche par le candidat UMP ne procède d'aucune volonté de rassembler les Français, mais d'une stratégie électorale fondée sur la confusion des repères politiques et d'une attaque virulente contre la «gauche d'aujourd'hui». Il y a cinq ans déjà, le 11 avril 2002, dans les colonnes du Monde, Nicolas Sarkozy et Henri Guaino prétendaient donner des leçons de socialisme à Lionel Jospin : «Laissez dormir la gauche de Jaurès et de Léon Blum, vous qui n'avez rien de commun avec elle et qui n'êtes que l'héritier d'une gauche dont le principe est le cynisme et non la générosité.» L'apostrophe surprend, d'autant que, pour sa part, le candidat de la droite a choisi d'ignorer l'héritage historique de sa famille politique. Aux Guizot, Thiers, Barrès et Pompidou ­ ascendance peu enviable ­, il préfère les figures tutélaires de la gauche : Jaurès, Blum, Mendès France, Mitterrand. Il ne s'agit pas d'une approche pacifiée de l'histoire de France. Le Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire ­ en particulier Gérard Noiriel ­ a montré l'intérêt stratégique qu'il y avait pour Nicolas Sarkozy à se forger une image consensuelle en s'appropriant les figures incontestées de l'histoire républicaine. En convoquant plus particulièrement les mythes de la gauche, tout en prônant une politique résolument ancrée à droite, Nicolas Sarkozy tente de conquérir des suffrages au-delà de son seul camp.Surtout, le confusionnisme historique est une arme puissante, et la droite et l'extrême droite françaises se saisissent de plus en plus souvent des traditions politiques de leurs adversaires. Le procédé n'est pas l'apanage de Nicolas Sarkozy : Jean-Marie Le Pen se rend en pèlerinage républicain à Valmy et cite Aimé Césaire, François Bayrou se réclame de Pierre Mendès France davantage que de Valéry Giscard d'Estaing. Au-delà des considérations électorales, il faut y déceler à la fois un symptôme et un facteur de la crise identitaire que traverse notre pays. Dans le discours de Nicolas Sarkozy, la confusion des mémoires et des identités politiques est générale : la droite et la gauche seraient semblables, elles n'auraient ni histoire ni bilan, ou plutôt elles auraient les mêmes. Les slogans simplificateurs et la communication émotionnelle viennent effacer les lignes, rendre illisibles les clivages. Et pourtant, que se réclame-t-il de Jaurès, défenseur des mineurs grévistes de Carmaux, l'homme de droite qui veut revenir sur toutes les conquêtes sociales du monde du travail. Que se réclame-t-il de Blum, inventeur des 40 heures et des congés payés, l'homme de droite qui propose pour seul horizon de «travailler plus pour gagner plus». Que se réclame-t-il de Guy Môquet, adolescent assassiné, l'homme de droite qui stigmatise et criminalise la jeunesse des banlieues et du CPE, qui la frappe au lieu de l'entendre. Que se réclame-t-il de Mendès France, artisan de la décolonisation, l'homme de droite qui fustige la «repentance française» et dont le groupe parlementaire inscrit dans la loi les «aspects positifs de la présence française outre-mer». Que se réclame-t-il de Mitterrand, révolutionnaire d'Epinay et de Cancún, l'homme de droite qui ne croit qu'aux vertus de la mondialisation libérale. L'oeuvre et la mémoire de ces grands hommes méritent d'être respectées. L'insincérité de Nicolas Sarkozy doit être dévoilée, non par «communautarisme historique», mais à l'inverse pour préserver le patrimoine commun de tous les Français.Mais, jusque dans sa propre famille de pensée, les grandes figures de la droite républicaine le désigneraient-elles comme leur successeur ? Rien n'est moins sûr. Est-il l'héritier de Jules Ferry, pionnier de l'école républicaine, lorsqu'il fustige le «pédagogisme» et «l'école de l'égalitarisme» ? Est-il l'héritier de Georges Mandel, résistant du Massilia, lorsqu'il loue les qualités du post-fasciste Gianfranco Fini ? Est-il l'héritier de Michel Debré, fondateur de la Ve République, lorsque, pendant cinq ans, il affronte le chef de l'Etat dans des guerres picrocholines ? Est-il l'héritier du général de Gaulle, qui en 1966 défiait le géant américain aux portes du Vietnam, lorsqu'il va sur la pointe des pieds à Washington critiquer «l'arrogance» de la diplomatie française ? Nicolas Sarkozy, atlantiste, communautariste et libéral, incarne une nouvelle droite, agressive et décomplexée, en rupture avec l'héritage historique de notre pays. A Nicolas Sarkozy, on pourrait répondre aussi : laissez dormir la gauche de Jaurès et de Léon Blum.

Par Mehdi OURAOUI

Libération du 27 avril 2007

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mercredi, mai 02, 2007

Charlety : le texte intégral du discours

Je vous salue ! Je vous salue peuple de France !Je vous salue peuple de France ! Peuple libre ! Peuple fier ! Peuple insoumis et qui veut la victoire !Votre présence exceptionnelle, enthousiasme, conquérante mais aussi tolérante et fraternelle me va droit au cœur. Merci pour ce bonheur. J’ai pris beaucoup de coups pendant cette campagne mais j’ai reçu aussi tellement… tellement… tellement de bonheur partagé comme ce soir ! Que ce soir, tout le reste est oublié et je suis avec vous dans cette dernière ligne droite pour dimanche prochain faire gagner la France car je veux demain tout simplement, mais c’est déjà considérable… car nous voulons ensemble pour demain simplement mais c’est considérable beaucoup de bonheur pour notre pays, un pays apaisé, un pays réconcilié avec lui-même pour vous, avec vous et surtout pour celles et ceux qui en ont le moins, ceux-là, je leur dis qu’ils ne se découragent pas, nous les prendrons aussi par la main.Je vais vous dire maintenant quelques mots en confidence : d’abord j’ai tenu grâce à vous car comment se fait-il qu’une petite fille de Lorraine née à Dakar d’un père militaire, qui a grandi dans un village des Vosges, quatrième d’une famille de huit enfants, qui a eu le bonheur de suivre une réussite scolaire, comment se fait-il que je me trouve là ce soir devant vous ? Qu’est-ce qui a permis notre rencontre ? Parfois je me suis interrogée au fur et à mesure de ces étapes, parfois j’ai trébuché mais avec vous je me suis relevée. Oui, à chaque fois, c’est votre ferveur démocratique qui m’a redonné la force d’accomplir avec vous ce que nous avons à construire demain pour le bien de la France.Ce que je vais vous avouer n’est pas si facile, je suis solide, je le savais mais le courage du combat politique, je l’ai construit avec vous pendant ces dix-huit mois de campagne électorale. Mon courage, c’est vous ! Mon courage, c’est pour vous tout simplement parce que mon projet, c’est vous ! On me dit parfois : mais pourquoi tout cela ? Et à l’instant même où je vous parle, où se noue cette rencontre exceptionnelle, extraordinaire, en me tournant vers vous je vois… je comprends, je sens que tout cela, c’est tout simplement parce que nous nous aimons beaucoup. Et ceux et celles qui ne ressentent pas encore ce sentiment, en vous voyant, j’en suis sûre, seront de plus en plus nombreux à avoir envie de le partager, ce merveilleux sentiment et je voudrais leur dire : dans la France que je veux, il y a de la place pour tous et pour toutes. Et personne n’en sera exclu.Notre réunion est ce soir un formidable signe d’espoir ; c’est – nous le sentons – un événement à la hauteur d’une victoire espérée. Mais je ne veux pas de la victoire d’une partie de la France contre l’autre. Ce que je veux, c’est la victoire de la France présidente ! Et merci… merci, en votre nom, aux artistes, merci aux artistes… nous sommes tous ici à vous entendre, de tous les styles, de toutes les générations ; vos musiques exaltent nos espoirs, calment nos peines et bercent nos vies et construisent nos plus beaux souvenirs.Merci de votre engagement.Merci de faire chanter la terre, merci de nous donner l’ardeur pour la rendre meilleure car l’art et la culture sont le langage supérieur de l’humanité. La France présidente sera une France artistique et culturelle et l’immense élan de ce soir en est la preuve !Dimanche prochain, vous aurez le choix entre deux modèles de société et ce formidable rassemblement de ce soir est l’image du modèle que je vous propose pour la France ; le pays du partage, de l’émotion, de la beauté, toutes générations confondues. Voilà le rassemblement. Voilà le vrai remède à l’inquiétude, à la menace, aux divisions et aux conflits. Il est là le chemin de la paix et de la fraternité !Oui je veux pour notre pays réconcilier la paix et la fraternité et si vous êtes là ce soir, c’est aussi pour une France neuve qui se relève. Vous êtes venus là ce soir pour une France rassemblée et fière de l’être. Vous êtes là ce soir pour remettre les citoyens au cœur de l’action politique et pour faire souffler un vent de démocratie et de liberté. Vous êtes là pour une France qui mobilise tous ses talents. Vous êtes là pour la France qui libère les énergies, qui crée des richesses et qui les répartit bien, qui donne le goût de l’effort, du travail et de la création.Vous êtes venus pour la France qui affirme au plus profond d’elle-même que la justice sociale et l’excellence écologique sont aussi la condition de l’efficacité économique et que la prospérité économique et la sécurité écologique sont la condition du bien-être social. Les uns ne vont pas sans les autres ; voilà le nouvel ordre juste que je vous propose ! Ce soir, vous êtes venus pour faire gagner la France présidente. C’est un message qui est reçu aux quatre coins de la France et dans tous les territoires et départements d’outre-mer et par tous les Français de l’étranger ; et ma pensée va aussi en ce moment à notre compatriote détenu en Afghanistan ainsi qu’à Ingrid BETANCOURT. On aimerait tellement les avoir parmi nous !Mais ce temps viendra. Chacune et chacun d’entre vous est le porteur mystérieux des encouragements et des espoirs de chacune et de chacun, des millions de Françaises et de Français qui se rassemblent pour dire qu’ils veulent élever la France au plus haut rang de cette histoire et je vous invite dimanche à écrire cette nouvelle page de l’histoire de France ! Ce n’est pas une mince affaire car qui s’occupe de la France, s’occupe aussi du monde, car la France aux yeux du monde, c’est plus que la France. La France n’est jamais aussi grande que lorsqu’elle l’est pour tous. La France, ce sont des valeurs exigeantes et belles proclamées par la Révolution française et des valeurs universelles qui sont une parcelle de la lumière du monde. La France, c’est la liberté, c’est l’égalité et c’est la fraternité ! Et c’est cela qui nous rassemble et qui nous mobilise aujourd’hui !Et c’est ce chemin que nous allons prendre ensemble. Le monde, nous savons ce qu’il en est : la mondialisation, les échanges, les influences croisées et fertilisantes mais aussi le tohu-bohu, l’inéquité, le malheur, les crimes de masse et les guerres. Je ne veux pas d’une France qui aurait la tentation de s’éloigner de la scène et qui aurait la tentation de laisser faire. Je ne veux pas d’une France qui laisserait le monde éclater en morceaux, en blocs de vie et de pensées hostiles les unes aux autres. Non je ne veux pas d’une France qui se résignerait à disparaître de l’histoire et je veux vous le dire, vous êtes ici les ambassadeurs d’une aspiration qui monte du pays tout entier. Vos lettres de créance sont celles d’un peuple qui veut se redresser, d’un peuple qui affirme que notre pays mérite d’autres formes de gouvernement et d’autres choix politiques ! La France ne se laissera pas abusée par des choix qui même parés des plumes de la rupture ou des ravages de la nouveauté, sont marqués du sceau de l’échec et de l’amnésie des bilans. Certes, maquiller un bilan n’est pas tâche facile et pour cela, sans vergogne, certains réécrivent l’histoire, captent celle des autres, en font un gadget médiatique pour brouiller les pistes et créer de la confusion dans les esprits. Alors chers amis, vous tous qui êtes là, je vais vous dire : nous ne sommes pas rassemblés ce soir un 1er mai par hasard. Cette date du 1er mai a un sens historique. Elle a un sens pour tous les travailleurs et pour toutes les travailleuses du monde entier. Elle est la fête de la solidarité et de la demande de dignité du monde ouvrier. Les plus jeunes ici présents ne le savent peut-être pas. Alors je vais le leur rappeler.Il y a plus d’un siècle, aux Etats-Unis, à Chicago, des ouvriers en grève furent sauvagement réprimés ; certains furent tués par balles et d’autres plus tard jugés et pendus ; c’était le 1er mai 1886. Cinq ans plus tard, six jeunes gens furent tués par balles dans une ville minière du Nord de la France lors d’une manifestation cruellement réprimée à Fourmies. Ils avaient entre 16 et 20, c’était le 1er mai 1891. Depuis ce jour, ces jours… ces deux jours et à l’initiative de la deuxième Internationale socialiste, les travailleurs, les salariés du monde entier, toutes appartenances politiques ou confessionnelles confondues, quand le droit le leur permet, ne travaillent pas ; ils manifestent ou ils se reposent ; ils font la fête en famille comme ce soir ici à Charléty. Et ils se souviennent et ils n’oublient jamais l’histoire du 1er mai. Voilà l’une des raisons pour lesquelles nous sommes là ce soir sans esprit de revanche mais tout simplement parce que nous savons ce que nous devons pour nos libertés à ceux qui nous ont précédé et qui ont donné leur vie pour qu’aujourd’hui les travailleurs soient libres, puissent manifester et puissent revendiquer le respect qui leur est dû. Car c’est évident, l’histoire n’est pas une bande dessinée où tout se vaudrait, où tous les mots seraient permis et où on peut dire n’importe quoi. Je ne ferai pas, moi, de discrimination entre ceux qui se lèvent tôt et les autres parce que je sais combien il y en a qui se lèvent plus tard parce qu’ils travaillent tard et même la nuit comme ces infirmières que j’ai vues récemment. Et puis il y en a qui font semblant de se lever comme ce père de famille que j’ai rencontré dans les débats participatifs, qui est au RMI mais pour que son fils n’ait pas honte, il fait semblant le matin de se lever et de prendre les transports en commun pour faire croire qu’il a un travail. Et moi je veux une France qui donne du travail à tous et à chacun. C’est cela la défense de la valeur travail ! Car l’histoire a des permanences qu’il faut rappeler et ces jeunes gens du Nord dont j’évoquais la mémoire tout à l’heure, se battaient pour la journée de huit heures et pour la semaine de quarante heures. Il a fallu 1919 pour que ces droits élémentaires soient reconnus. Déjà à l’époque, il y avait des gens à la vie facile sans doute, qui disaient que ces travailleurs miniers étaient des paresseux qui voulaient se lever tard. Les mêmes à la vie facile sans doute qui en 1936, affirmaient que les congés payés allaient ruiner la France. Alors ce galimatias conservateur sans fondements économiques, a été démenti par l’histoire et c’est pour cela qu’aujourd’hui je veux une France active, une France réconciliée avec elle-même et qui n’en rabatte jamais sur la conquête des droits sociaux car je ne veux plus que l’on oppose l’effort humain et le travail des salariés au goût du risque des entrepreneurs. Nous réconcilierons la réussite des entreprises et le progrès humain. Il y a de la place pour ces deux mots dans nos têtes. Notre cerveau est ainsi fait qu’il y a au moins deux lobes et je dis simplement que le but ultime du profit, ce doit être le progrès humain, sinon le gain des uns se paie toujours par une forme de servitude des autres et cela ne fait pas grandir la France. Oui, je ferai un pacte avec les entreprises et nous allons réconcilier la France avec les entreprises qui innovent, qui créent de la richesse et des emplois, qui se battent tous les jours pour que la croissance soit au rendez-vous. Oui ! Je salue ici les risques pris par ces milliers de petites et moyennes entreprises et les dangers qui les guettent. Ce sont elles qui créent le plus grand nombre d’emplois avec l’artisanat. Je sais quels risques personnels prennent ceux qui les créent, qui les font vivre parfois au prix de leur santé et que ces chefs d’entreprise sachent que je veux qu’ils soient de plus en plus nombreux à entreprendre, que je serai à leurs côtés dans leur bataille contre la concurrence internationale, que je soutiendrai l’embauche et la formation professionnelle de leurs salariés pour qu’elles améliorent leur compétitivité tout en versant des salaires décents et qui rémunèrent justement le travail. Et c’est pourquoi je veux construire ces compromis sociaux. Et c’est pourquoi je veux que la France soit à l’avant-garde de la lutte contre le chômage des jeunes, que plus aucun jeune reste sans emploi plus de six mois. Oui, je les créerai ces 500.000 emplois pour projeter les jeunes dans la vie professionnelle et pour les sortir de l’inactivité et de l’abandon. Je sais que le succès économique dans le monde moderne, exige l’agilité des entreprises. Eh bien nous mettrons en place une sécurité sociale professionnelle qui sécurisera les entreprises comme les salariés. Voilà l’efficacité économique de demain ! Voilà la France que nous allons construire car c’est l’invention de toutes les nouvelles sécurités et de la lutte contre toutes les formes de précarité qui rendront notre pays performant. Et la première des sécurités doit être celle du parcours de toute la vie professionnelle. Je ne vois plus voir ces femmes en pleurs devant les grilles de leurs entreprises fermées. Je ne veux plus voir le regard désespéré d’ouvriers licenciés sans protection comme l’autre jour ; c’est un sort indigne d’un grand pays développé et ceux qui philosophent sur la valeur travail, ont-ils vu ces citoyens-là ?! Moi je cesserai d’opposer les chômeurs aux salariés. Il est inacceptable d’accabler les personnes privées d’emploi. Nous avons l’ardente obligation de leur donner du travail. Il est scandaleux de les stigmatiser et d’en faire les mendiants opportunistes de la ressource publique. Bien sûr quelques effets d’aubaine peuvent se produire ici ou là mais ces quelques effets d’aubaine auxquels nous mettrons fin bien sûr par une Agence Nationale Pour l’Emploi réorganisée et performante qui portera remède, car nous, nous n’avons jamais défendu l’assistanat. Mais je tiens quand même à dire que ces quelques effets d’aubaine n’ont rien à voir avec la masse financière des fraudes fiscales des plus riches dans notre pays ! Et cela, comme par hasard, on n’en parle jamais ! Il faut redonner du sens à l’effort et à la dignité au travail, mais du vrai. La valeur travail n’est pas un artifice de discours. La valeur travail, c’est d’abord payer le travail à sa valeur. C’est augmenter les bas salaires qui restent obstinément immobiles et nous sommes le seul pays dans ce cas où des millions de salariés hommes et femmes, surtout les femmes d’ailleurs, commencent leur carrière professionnelle au SMIC et terminent quarante ans après toujours au SMIC et cela, je ne le veux plus. Et notre chantier prioritaire sera celui de la formation professionnelle car la valeur travail, c’est de donner à tout être humain la possibilité de progresser, la possibilité d’avoir une perspective de carrière, la possibilité de se dire que ce travail va être plus intéressant. Bref, c’est la récompense de l’effort dans la formation professionnelle et dans la motivation au travail et c’est cette justice-là que nous construirons ensemble. C’est par le dialogue social que nous débloquerons le pouvoir d’achat. Notre économie n’a pas besoin de brutalité ni de choc. Elle n’a pas besoin, notre économie – au contraire, c’est dangereux – elle n’a pas besoin de déclarer la guerre à la fonction publique ; elle a besoin de confiance. De confiance de tous les métiers et de tous ceux qui travaillent et qui cherchent un travail sur tous les territoires et la confiance n’obéit pas au coup de menton sur des champs de bataille imaginaires ! La confiance, c’est simple, c’est le soutien immédiat au pouvoir d’achat. Et je récuse toute fatalité, toute loi non écrite au nom de laquelle la réussite d’une entreprise devrait se traduire par la précarité des salariés. J’affirme ici le contraire et d’ailleurs les plus brillants de la nouvelle génération d’économistes affirment cela. Les chefs d’entreprise que j’ai rencontrés, le savent et me le disent et attendent désespérément de nouvelles règles du jeu. Ces nouvelles règles du jeu, je leur donnerai. Nous les remotiverons. La valeur travail ne peut pas non plus se satisfaire de ce système de stock-options sans limite, de bonus ou de retraites chapeaux que la droite a organisés et feint de découvrir dans les derniers jours de la campagne électorale. Qui peut vraiment justifier que 38 dirigeants d’entreprise tous amis du pouvoir, aient touché au total 107 millions d’euros de primes de départ en 2006 ?! Le pire, voyez-vous, c’est qu’à peine en place, ils savent déjà combien ils vont toucher quand ils vont partir même s’ils ont échoué. Et cela, c’est le contraire de la valeur travail !Oui, la croissance va repartir et notre économie sera débloquée car nous allons en finir avec le travail privé de finalité et d’espoir. Oui, la France présidente sera la France du plein emploi. C’est notre combat et nous le gagnerons ! Car nos ressources humaines sont immenses et l’éducation sera mon grand chantier ; l’éducation et la formation au cœur de tout et en avant de tout. C’est cela la garantie que je vous donne. Nous redonnerons à l’université et à la recherche le rôle de bataillon d’élite de la France dans la mondialisation et je remercie le soutien du mouvement SAUVONS LA RECHERCHE parce qu’ils ont compris que c’était la France de demain. J’ai confiance car j’ai une grande ambition pour la France. La mondialisation qui est là nous lance un défi. Ce défi peut être relevé et nous avons les moyens de l’emporter. Actifs au sein de l’Europe, nous pouvons réorienter l’avenir du monde et sur le plan du commerce notamment. Mais il n’est pas acceptable que notre économie soit mise en péril par le jeu de la surexploitation des ouvriers dans les autres parties du monde. C’est pourquoi en ce jour de 1er mai, je soutiens aussi les immenses manifestations qui ont lieu par exemple dans des pays où les droits syndicaux et les salaires décents ne sont pas octroyés. C’est pourquoi je salue l’Union naissante ou renaissante du syndicalisme mondial parce que c’est en élevant l’ensemble des niveaux de vie et des salaires vers le haut que nous lutterons contre les délocalisations vers les pays à bas salaires. Et en attendant, il faudra que l’Europe se protège et se protège beaucoup plus efficacement qu’elle ne le fait contre toutes ces formes de délocalisations et de destructions d’emplois, j’en fais ici le serment !Nous sommes confrontés à un autre risque et celui-là bien plus immédiat : c’est la brutalité dans la conduite des affaires publiques, on le sait, qui peut mettre en danger la paix sociale, la paix civile en dressant les Français les uns contre les autres. Ce danger, il est contenu dans le programme du candidat de la droite et moi je me suis engagée à réformer sans brutalité et sans heurter… j’y mettrai ainsi que mon gouvernement le temps et les moyens qu’il faudra mais la méthode, on la connaît, c’est la démocratie participative, c’est écouter le peuple pour agir juste, écouter les Français dans leur diversité pour que l’action publique ne soit pas source de brutalité et de violence. Je ne désignerai aucun ennemi sur le territoire français. Et même ceux qui aujourd’hui n’ont pas mon opinion politique, demain ils seront associés aux réformes car il n’y a pas de réforme possible sans dialogue et sans concorde. Et j’ai entendu tout cela. Je rassemblerai toutes ces énergies d’où qu’elles viennent car c’est comme cela que nous nous relèverons. Oui, j’ai entendu les candidats de la gauche antilibérale. Oui, la vie vaut mieux que les profits ! Oui, j’ai entendu l’idéal des alter mondialistes ; oui, un autre monde est possible. Oui, j’ai entendu le message des électeurs du centre et de tous les républicains de progrès et je leur dis : rien ne se fera sans le goût de la démocratie, d’une Europe qui fonctionne et surtout d’un Etat impartial. Alors il s’agit bien d’un choix de valeurs, d’un choix de société ; nous avons entendu il y a deux jours je crois, à Bercy, le discours de l’autre candidat. Il a ses opinions mais la politique, c’est d’avoir un débat de valeurs et d’opinions sans se poser en victime perpétuelle. Jamais les personnes n’ont été attaquées par moi, jamais. Mais jamais je ne renoncerai parce qu’il s’agit de l’avenir de la France, au débat d’idées, au débat de valeurs et donc au beau combat politique que la France est en train de vivre.Alors que disait-il y a deux jours ? Que tout était la faute de mai 68. Mais quelle mouche l’a piqué car mai 68, c’était il y a quarante ans ! Tout semblait pourtant calme autour du Palais omnisport de Bercy. Mais à l’écouter, à l’intérieur, ce n’était que voitures fumantes, barricades, charges de police, délitement des valeurs, laxisme des mœurs, crise de l’autorité. La machine à remonter le temps avait été mise en marche à Paris-Bercy, on était en juin 1968. Mais moi je ne souhaite pas que la France parvienne à cet état de blocage pour préciser susciter comme en mai 68 des révoltes, des revendications, des grèves qui ont tout bloqué tout simplement parce que le pouvoir en place refusait d’écouter et refusait de redistribuer les richesses des Trente glorieuses que les salariés avaient construites. Et si lui rêve de connaître à nouveau un mai 68 pour y remettre de l’ordre, moi je veux au contraire en anticipant, en créant tous ensemble du dialogue, de la démocratie, du débat, des compromis sociaux, des convergences intelligentes, la France puisse avancer sans perdre son temps, sans être bloquée, sans dresser les Français les uns contre les autres, en un mot sans violence. Et voilà ce modèle que je vous propose : une France sans violence qui prend à bras le corps toutes ces énergies pour aller de l’avant dans la paix civile ! Car il y en a eu des dégâts dans les entreprises pour que finalement comme cela n’était que justice, les salaires furent augmentés, les syndicats dans l’entreprise furent reconnus, la gestion des universités fut modernisée, les libertés publiques furent élargies et les femmes eurent accès la contraception et à l’IVG ! Voilà ce que le pouvoir en place aurait dû donner et d’une certaine façon, c’est aujourd’hui, je le sens, je l’ai senti pendant ces dix-huit mois, ces longs mois de campagne électorale, d’une certaine façon, je le sens, il y a dans la France d’aujourd’hui une même forme de colère qui gronde, des frustrations, des incompréhensions, des millions de personnes qui ont le sentiment de ne compter pour rien et il est temps, il est plus que temps et notamment dans les quartiers délaissés où rien n’a été résolu, il est temps… il est plus que temps de réformer rapidement, sans brutaliser, avec intelligence, dans le dialogue ; et ce modèle-là, je suis la seule à vous le proposer. Je veux une France qui se réforme, je veux la paix civile dans mon pays car je sais que c’est possible. Et quarante ans après, quand j’entends le candidat de la droite en appeler à la majorité silencieuse, habileté qu’ont dû lui souffler les conseilles ex-soixante-huitards sans doute qui l’entourent : il veut sans doute redéfiler sur les Champs-Elysées mais le Palais Omnisport de Bercy, ce n’est pas la remontée des Champs-Elysées. DOC GYNECO, ce n’est pas André MALRAUX ! François MAURIAC, ce n’est pas Bernard TAPIE ! Et monsieur SARKOZY, ce n’est pas le Général de GAULLE ! Alors il faut garder son calme, son sang-froid et réformer la France avant qu’elle ne se soulève. La société d’alors voulait le dialogue et la participation, on lui a répondu par la force ; et que le candidat de la droite relise donc le Général de GAULLE ! Ce sont ses propres analyses et elles se situent – reconnaissons-le – à une autre altitude. Il a dit cela après avoir compris ce qui s’était passé. Il a dit cela… la société voulait le dialogue et la participation et on a voulu lui répondre par la force. Eh bien le voilà les modèles de société entre lesquels vous avez à choisir : d’un côté le dialogue et la participation et la juste autorité que je demande et qui sera demandée aux familles d’abord pour que les familles éduquent et encadrent correctement leurs enfants ; à l’école où les enfants devront respecter les enseignants mais où la réussite scolaire leur sera garantie par le soutien scolaire. Aux uns et aux autres de respecter les services publics de la police et de la justice parce qu’en retour, elles se rapprocheront des citoyens dans les quartiers pour construire ensemble le progrès de tous et le respect de chacun. Voilà la juste autorité que nous construirons ensemble. Et vous le savez, je ne suis pas réputée pour mon laxisme mais en même temps je sais que l’ordre le plus durable et aussi celui le plus juste dans une société où les droits et les devoirs sont les mêmes pour tous et pas une société où quelques-uns ont tous les droits et où tous les autres n’auraient que les devoirs.Soyons attentifs à ce qu’ont déclaré récemment les grands leaders syndicaux comme Bernard THIBAULT, secrétaire général de la CGT qui disait qu’il n’était pas question pour lui de négocier avec un pistolet sur la tempe. Ecoutons monsieur CHEREQUE, dirigeant d’un autre grand syndicat français, la CFDT, qui vient de mettre solennellement en garde l’UMP contre toute tentative de passage en force de loi sociale. Tendons l’oreille du côté des quartiers où le feu continue de couver sous la cendre et où rien n’a été entrepris. Oui, nous sommes aujourd’hui dans une société bloquée du refus du dialogue, de la participation méprisée, tous les ingrédients sont là et nous ne voulons pas cela pour la France. Nous savons à quoi va conduire le passage en force et la brutalité. A cela j’oppose une République rénovée, une République rassemblée, une République positive, une République du respect, une République qui donne à chacun un véritable désir d’avenir ! Voilà la responsabilité demain de la présidente de la République ; voilà la seule façon de redresser la France et de protéger la paix civile. Quand j’entends aussi un certain vocabulaire qui aujourd’hui ne recule devant rien, quand nous avons entendu qu’à Bercy, on a fait ovationner le mot "Karcher" ! Qu’on a parlé de liquider une partie de l’histoire, celle de mai 68 et qu’il a même avancé cette phrase : nous allons reformater les Français… Eh bien moi je le dis ici solennellement : les plus hautes valeurs de la France - et je sais que bien des électeurs même à droite les désapprouvent – car les plus hautes valeurs de la France ne sont pas compatibles avec l’usage de tels mots. C’est pourquoi j’appelle tous les Français à le comprendre, à y réfléchir en conscience et en silence et à en tirer toutes les conséquences et à se rassembler sur d’autres valeurs. Prenons acte que la fameuse rupture annoncée, c’est purement et simplement une fracture républicaine et cela n’est pas une fatalité, cela va se décider dimanche prochain car qui veut de ces violences qui en résulteraient ? Qui a intérêt sauf pour esquiver les questions concrètes en menant des politiques d’exclusion ou d’intimidation ? Moi je ne reproche pas à Lilian THURAM de dire ce qu’il ressent car il n’y a que les victimes de discriminations pour décrire ce qu’ils ressentent et en tant que femme aussi, je sais que pendant des générations et encore aujourd’hui avec les écarts salariaux avec les précarités, avec les violences conjugales, avec tout cela, les femmes subissent ces discriminations et la France présidente leur rendra justice. Je pense en particulier à ces millions de femmes seules. Je voudrais m’adresser à elles pour leur dire que je vais bien m’occuper d’elles dans la France de demain, quelle que soit leur génération, ces femmes seules qui élèvent courageusement leurs enfants et qui sont confrontés à la difficulté des adolescents, ces femmes seules, abandonnées par leur mari et qui font face aux difficultés de la vie, ces femmes veuves qui n’ont que de toutes petites pensions de réversion – et je les revaloriserai – ces femmes âgées, seules, qui se demandent si elles vont pouvoir encore accéder à la santé avec les projets de déremboursement de soins qui ne sont pas les miens. Ces femmes qui n’ont pas forcément travaillé ou qui se sont interrompues et qui du coup ont de toutes petites retraites et ces femmes qui ont simplement choisi d’élever leurs enfants, je leur dis qu’elles ont fait là le plus beau métier du monde et je veux qu’elles aient un avenir garanti !Nous l’aimons la France. Nous voulons la rendre forte et belle. Voilà pourquoi nous voulons la réformer. Voilà pourquoi dès septembre, j’organiserai un référendum sur la réforme des institutions et pourquoi les citoyens seront appelés à construire une 6e République. Le Parlement sera grandi. J’irai rendre des comptes devant lui et devant le peuple français. La France présidente sera citoyenne. Des jurys citoyens seront créés. Le cumul de mandats sera interdit. L’Etat impartial sera institué et protégé. Alors j’appelle à rejoindre ce grand mouvement, à le grandir, à le rendre victorieux, toutes celles et ceux d’où qu’ils viennent, qui veulent voir triompher cette nouvelle démocratie. Chers amis, il nous reste trois jours. Trois jours pour convaincre. Trois jours pour mériter cette victoire. Trois jours pour faire gagner la France neuve. Trois jours pour convaincre les hésitants et les indécis. Trois jours au cours desquels mon équipe de campagne c’est vous ! Démultipliez-vous dans les rues et dans les campagnes ! Nous donnons ce soir avec les artistes magnifiques qui nous accompagnent, une magnifique image de notre pays. Si vous saviez comme je suis fière que vous soyez avec moi ce soir pour donner au monde entier l’image de la France et au monde entier l’image de tous ceux qui nous ont été aidés pour notre liberté au cours de notre histoire. Oui, il y a une sorte de miracle français : soyons-en à la hauteur. Ne décevons pas le monde. Il nous regarde. Ayez cette audace. Ayez cette audace, je le sais, ce n’est pas forcément facile à imaginer de porter une femme à la tête de la France présidente ! Mais ayez cette audace parce que aussi le monde nous regarde et se demande si la France aura cette audace de choisir l’avenir ou de se replier sur le candidat et sur l’équipe sortante. Le choix, il est là. Il est clair. C’est le choix de l’audace mais aussi de la réconciliation. C’est le choix de l’harmonie, c’est le choix de la paix, c’est le choix de la réussite, c’est le choix de la justice, c’est le choix de l’énergie, c’est le choix d’une France plus juste et donc une France plus forte ! La voulez-vous, cette France qui se relève ? La voulez-vous, cette France souriante ? La voulez-vous cette France optimiste ? La voulez-vous cette France qui tend la main ? La voulez-vous, la liberté ? La voulez-vous l’égalité ? La voulez-vous, la fraternité ? La voulez-vous, la victoire ? Alors en avant, rassemblons-nous, prenons-nous la main, aimons-nous les uns les autres ! Construisons ensemble. Vive la République, vive la France !

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mercredi, avril 18, 2007

Lettre Royale

Lettre parue dans Libération le mercredi 11 avril 2007

Avec elle, nous devons contribuer à mettre au monde un meilleur monde.

Pour Ségolène Royal

 Je voudrais vous parler de sentiments. Car lors d'une élection présidentielle, et pour celle-ci plus que pour toute autre, il s'agit aussi de sentiments. Il s'agit d'étonnement d'abord, d'espoir, de confiance, de méfiance, de craintes, et de courage aussi. Il s'agit surtout, je crois, d'un sentiment de genèse. Je n'ai jamais cru que la Genèse fut terminée. Petite fille, je pensais même qu'une fois grande personne, je serais fermement conviée à y participer. Et comme, à l'époque, aucun adulte autour de moi ne s'est cru autorisé à me détromper, je le pense toujours.

 Certains hommes, certaines femmes, savent mieux que d'autres nous rappeler à notre droit et à notre devoir de contribuer à cette genèse, à cette mise au monde d'un meilleur monde. D'un meilleur pays, d'une meilleure ville, d'un meilleur quartier, d'une meilleure rue, d'un meilleur immeuble. D'un meilleur théâtre. Mieux que d'autres, par leur détermination, leur sincérité, leur intelligence, leur audace, ils nous incitent à entamer ou à reprendre avec joie un combat juste, urgent, possible.

 Pour libérer cet élan, il ne doit y avoir chez les prétendants aucune forfanterie, aucune vulgarité de comportement, aucun mépris de l'adversaire. Aucune enflure pathologique de l'amour du moi. Aucune clownerie de bas étage, aucun double langage. Aucune mauvaise foi. Non, il doit y avoir une terreur sacrée. Oui. Ils doivent être saisis d'une terreur sacrée devant le poids écrasant de la responsabilité qu'ils ambitionnent de porter, devant l'attente du peuple dont ils quémandent le suffrage. Oui, il faut qu'ils tremblent de la terreur de nous décevoir. Or, pour cela, il leur faut de l'orgueil. Car sans orgueil, pas de honte. Pas de vergogne.

 Que de fois, ces jours-ci, je me suis exclamée : «Oh ! Il est vraiment sans vergogne, celui-là.» Eh bien, moi, j'espère, je crois, je sais que Ségolène Royal a de la vergogne et donc qu'elle est capable de grande honte si, une fois élue, elle ne réussissait pas à nous entraîner tous, où que nous soyons, du plus important des ministères jusqu'à la plus humble classe de la plus petite école de France, dans cet herculéen travail qui nous attend et qui consistera à recoudre, à retisser même par endroits, et à poursuivre la formidable tapisserie qu'est la société française. Cet imparfait, cet inachevé mais si précieux ouvrage que, par pure ou plutôt par impure stratégie de conquête du pouvoir, Nicolas Sarkozy et ses associés s'acharnent à déchirer.

 Donc, contre la pauvreté, contre le communautarisme, pour la laïcité, pour la rénovation de nos institutions, contre l'échec scolaire, et donc pour la culture, pour l'éducation, et donc pour la culture, pour la recherche, et donc pour la culture, pour la préservation de la seule planète vivante connue jusqu'à ce jour, pour une gestion plus vertueuse, plus humaine, donc plus efficace des entreprises, pour l'Europe, pour une solidarité vraie, qu'on pourrait enfin nommer fraternité et qui ne s'arrêterait pas à une misérable frontière mais s'étendrait bien au-delà de la mer, bref, pour une nouvelle pratique de la politique, c'est un immense chantier que cette femme, eh oui, cette femme, nous invite à mettre en oeuvre. Et moi, je vote pour ce chantier.

 Son adversaire surexcité veut nous vendre un hypermarché ­ très bien situé, remarquez, juste en face de la caserne des CRS, elle-même mitoyenne du nouveau Casino des Jeux concédé à ses amis lorsqu'il était ministre ­ tandis qu'un troisième... celui-là, à part être président, j'ai du mal à comprendre ce qu'il veut pour nous. Une hibernation tranquille, peut-être ? Pendant ce temps, celui que bien imprudemment certains s'obstinent à classer quatrième alors qu'il y a cinq ans... vous vous souvenez ?

 O nos visages blêmes, nos mains sur nos bouches tremblantes et nos yeux pleins de larmes. O ce jour-là nos visages... les avons-nous déjà oubliés ? La honte de ce jour-là, l'avons-nous déjà oubliée ? Voulez-vous les revoir, ces visages ? Moi, non.

 Voilà pourquoi, même si je respecte leurs convictions, et en partage plus d'une, je ne veux pas que ceux qui pratiquent l'opposition radicale, jusqu'à en prôner la professionnalisation durable, nous entraînent dans leur noble impuissance.Voilà pourquoi je pense que nous, le soir, dans nos dîners, devons cesser nos tergiversations de précieux ridicules. C'est du luxe. Un luxe insolent aujourd'hui. Beaucoup dans ce pays ne peuvent se le payer. Ils souffrent. Ils sont mal logés, ou pas logés. Ils mangent mal. Ils sont mal soignés, ne connaissent pas leurs droits, donc n'ont droit à rien. Ni lunettes, ni dents, ni vacances, ni outils de culture. Leurs enfants n'héritent que de leur seule fragilité. Ils souffrent. Ils sont humiliés. Ils ne veulent pas, ils ne peuvent pas, eux, passer un tour. Encore un tour. Jamais leur tour.

 Dépêchons-nous. Il y a du monde qui attend. Allons-y, bon sang ! Vite ! Cette femme, eh oui, cette femme porte nos couleurs, elle les porte vaillamment, courageusement, noblement. Et quand je dis couleurs, je ne parle pas des seules trois couleurs de notre drapeau. Je parle des couleurs de la France, celle que j'aime, celle de la citoyenneté vigilante, de la compassion pour les faibles, de la sévérité pour les puissants, de son amour intelligent de la jeunesse, de son hospitalité respectueuse et exigeante. Je parle des couleurs de l'Europe, à qui nous manquons et qui nous manque. Voilà pourquoi je vote pour les travaux d'Hercule, je vote pour Ségolène Royal, et je signe son pacte.

          Par Ariane MNOUCHKINE

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vendredi, février 23, 2007

Les gens

Aricle publié dans Libération le mardi 20 février 2007

Quels sales types, les gens!

Juste de la viande à Audimat

 Est-ce que j'aurais une seule question à leur poser, moi, aux candidats à la présidence de la République ? Non. Et à Poivre ou à Mougeotte, à Namias ou à Le Lay ? Non plus... Au concepteur de leur décorum d'une laideur tricolore à proportion de son inconfort aigu, peut-être ? Pas même. Au réalisateur de ces invraisemblables plans de coupe, alors, qui nous découvrent sur TF1 de drôles de paroissiens ? A peine. Et aux dealers de la Sofres, pourvoyeurs de vraies gens depuis quelques lundis ? Peu. Et à Ambiel, grand manitou des manipulateurs ? Guère plus... Si j'avais une question à poser, c'est aux reines et aux rois pour un soir de ce barnum cathodique que je l'adresserais. Faibles au fort et forts au faible, nos très concitoyennes et très concitoyens n'y déploient l'apostrophe hargneuse et corporatiste que pour coller au rôle que leur assignent la chaîne et le sondeur. A ceux-là, je demanderais s'ils ont conscience d'être, de l'électeur lambda autant que du journaliste servile, la caricature la plus disponible qui soit.

 Aux quelques honnêtes gens fourvoyés dans cette mascarade, je laisserais, à la revoyure de la cassette enregistrant leur désarroi, la honte de s'y découvrir une gueule de panel.

Jouer en défense

 Derrière le panel, chercher le sondeur. De ce point de vue, ce serait presque pire encore que lors de la campagne référendaire européenne de 2005 : à les en croire, les sondeurs, elle est morte, elle est pulvérisée, Ségolène Royal...

 On se demandait quelle réception serait faite à son discours programmatique du 11 février. On a eu tout, sur la table de dissection des experts à l'expertise plus que jamais sélective : experts de la mode (Ah ! ce tailleur rouge comme une affiche...), experts-comptables qui mirent bien du temps pour s'émouvoir de la promesse faite par son adversaire de réduire les prélèvements obligatoires de quatre points de PIB (et allez donc !), experts en rhétorique (ì, cette maternelle et sanglotante émotion...) et experts en sondages de sondages... En trois heures de téléphonages, un autre panel livra son verdict, que publia triomphalement, le premier, le Figaro : il n'y avait, il n'y aurait pas d'effet Villepinte. Pas de complot droitier de sondeurs et commentateurs aux ordres, dans la diffusion, puis l'abondant matraquage de cette enquête qui n'était bien sûr, et selon la formule convenue, que la «photographie de l'opinion à un instant donné». Mais l'opinion demeure suiviste des sondeurs que toujours elle décrie ­ oui, c'est un paradoxe. Ainsi érigée en vérité révélée, une tendance (autrement dit, une rumeur) imprégna toute la semaine.. (1)

 Comme en écho à la condescendance toujours sexiste de Le Pen ( «Elle a parlé, la petite»), Nicolas Sarkozy en tira un orgasme qu'il dissimule médiocrement, et dont tout dit que ce qui le fonde reste artificiel. Ainsi frétillait-il, à la Réunion, une méthode Coué qui, gageons-le, aura du mal à faire illusion deux mois encore. Ses façons de chattemite, ses sourires entendus et ses clins d'oeil de bateleur soulignent à tout instant la rouerie qu'ils sont censés juguler. Moins que l'orgueil d'un projet à hauteur de l'enjeu, ils hurlent la vanité d'une ambition pathologiquement personnelle, et qui peut sans crainte affirmer tout et le contraire de tout en fonction des publics qu'elle flatte sans vergogne. A Sarkozy, on ne demande pas de comptes : est-ce parce qu'il est le numéro 2 ­ et plus souvent numéro 1 ­ d'un gouvernement depuis cinq années aux affaires ? Sa fortune passagère entretient l'illusion qu'il serait le chef de l'opposition, quand il est le maître d'oeuvre du chômage maquillé, des services publics démantelés, des libertés démocratiques bafouées avec les droits de l'homme, de la législation du travail foulée aux pieds, du communautarisme instrumentalisé, du toujours plus en haut et toujours moins en bas, et de la culpabilisation de millions de «sans».

 Qu'une petite troupe de professionnels de l'intelligence médiatique, belliqueuse et depuis longtemps réactionnaire, le rallient opportunément, et la brume s'épaissit un peu plus autour du Berlusconi hexagonal, jusqu'à lui faire l'aura d'un visionnaire...

Nous ne les suivrons pas, ceux-là, aux soldes de leurs neurones mercenaires et décomplexés, qu'ils liquideront en compagnie des aboyeurs Doc Gyneco, Steevie et Enrico Macias. Ni sourds ni aveugles, ils se révèlent enfin en chiens de garde de l'ordre qui les fit, et c'est bien. Eux aussi, dans le grand silence d'une gauche de la gauche que ses divisions rendent inaudible, nous inciteront à balayer nos états d'âme et à voter Royal, même si moins pour elle, évidemment, que contre lui ; pour défendre face aux assauts de Nicolas Sarkozy ce qui doit et peut encore être défendu.

 (1) Au terme de celle-ci, un autre sondage... Tiens ! Voici que quelque 80 % d'électeurs n'ont pas encore fait leur choix électoral et présidentiel. Les gens sont bizarres.

Message personnel

 Sans aller jusqu'à qualifier le rap que tu m'assènes, à travers ton plafond, de «dégueulis d'ivrogne», ainsi que fait l'inoubliable Alain Finkielkraut ­ notre oncle à tous (1) ­, je te serais reconnaissant, mon cher Walid, d'en modérer un peu les basses. Car voici que même mon chat me fait remarquer que les vibrations du plancher perturbent son équilibre autant que le vacarme qui en sourd, ses ensommeillements...

 Ça te fait quel âge, maintenant, Walid ? 15, 16 ans ? Dire que je t'ai connu haut comme ça, bambin farouche aux grands yeux noirs... Te voici désormais un grand gaillard, avec tous les accessoires de ton histoire et de ton époque. Une ombre de duvet auréole ton parler spontanément zyva, et tes Nike seraient trop grandes à mes pieds ; pour un peu, Walid, tu ferais peur à ton voisinage. Non que tu sois un mauvais bougre, mais tu sais comme sont les gens... Toi aussi, hein, tu les trouves un peu pleutres ? Oui, moi aussi... Au moins pourraient-ils te donner acte que c'est le mercredi après-midi que tu nous infliges ton barouf, lorsque des obligations scolaires ne te requièrent pas, mais ils peinent, les gens, à te regarder comme un collégien. Leur âge est sans pitié.

 Quand j'avais le tien, la maréchaussée qualifiait nos bruyants chahuts de «tapages diurnes» ; un premier glissement sémantique les promut «nuisances sonores», bientôt remplacé par le terme générique d'«incivilités», qui est, songes-y bien, l'appellation douce pour dire le commencement d'une activité délictueuse. Ainsi, au même rythme et simultanément, le «sauvageon» remplaça-t-il l'adolescent turbulent ; ainsi le voyou fit-il place à la «racaille». Au summum de leur exaspération, les vieux maugréaient alors à propos des jeunes qu' «il leur faudrait une bonne guerre» ; ils vous la font, désormais, et leur fataliste « il faut bien que jeunesse se passe » est une expression qui ne passe plus.

 Pour la tienne, lorsque les gendarmes viendront te chercher afin de l'encadrer, j'attesterai que tu n'étais pas un méchant garçon, Walid, mais que tu n'avais simplement pas compris que les temps avaient changé.

 (1) Ainsi Alphonse Allais ­ dont le titre de cette page cite un vigoureux aphorisme ­ avait-il affectueusement surnommé Francisque Sarcey, qui tenait à la fin du XIXe siècle la chronique théâtrale du journal le Temps. De Sarcey, le dictionnaire Robert des noms propres rapporte qu' «il y acquit la faveur de la moyenne bourgeoisie par son robuste bon sens et son respect des valeurs du temps passé».

          Par Pierre MARCELLE

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